Mardi, six d’entre elles ont raconté à la barre harcèlements et agressions. Récit d’une audience rare.
Il y a un avant et un après leur passage à la barre. Avant, les mains triturées, la tête baissée, les regards inquiets. Après, les sourires qui éclatent, les chuchotis de félicitations entre elles. Souvent, elles restent debout, comme libérées. Mardi soir, les six accusatrices de Denis Baupin, qui comparaissent jusqu’à demain pour diffamation suite à une plainte de l’ancien député écologiste, ont défilé à la barre de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Durant près de six heures, elles ont raconté les harcèlements et agressions sexuelles qu’elles ont subis. Celles pour qui la justice ne passera jamais – le parquet a classé leurs plaintes pour prescription des faits – se sont saisies de cette audience pour raconter leur vérité. Le « banc de l’infamie », comme l’avait nommé un avocat à l’ouverture des débats, est devenu celui de la « fierté » et de la « sororité ». (...)
« On ne touche pas impunément au corps des femmes » (...)
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Procès intenté par Denis Baupin : le live-tweete d’une journaliste s’invite en pleine audience
Une audience en diffamation qui se retourne contre le plaignant, une chronique judiciaire en direct sur Twitter qui met un avocat dans tous ses états... Le procès intenté par l’ancien député Denis Baupin contre les médias et les femmes qui l’accusent d’agression sexuelle et de harcèlement se révèle riche en rebondissements et en enseignements sur l’irruption de la technologie dans l’exercice de la justice.
Ce mardi, Marie Barbier assistait donc à l’audience pour le compte du quotidien L’Humanité. Conformément au format qui s’est imposé chez les chroniqueurs judiciaires, la journaliste a pris soin de retranscrire en direct sur Twitter ses impressions, les échanges entre témoins et magistrats, les incidents de procédure. Un exercice mêlant restitution fidèle des faits et une synthèse non-exhaustive de la vérité judiciaire à l’oeuvre, contrainte par le format restreint qu’autorise le réseau social.
De fil en aiguille, de message en message, le compte-rendu sensible de Marie Barbier fait apparaître les difficultés de l’accusation, confrontée aux témoignages parfois accablants de femmes qui se vivent violentées et qui se retrouvent ici sur le banc des accusées. (...)
"À ce moment, l’avocat est en train de se rendre compte qu’il perd pied dans ce procès où le plaignant a offert une tribune aux témoignages de ces femmes qui se succèdent à la barre. Emmanuel Pierrat sait qu’il est live-tweeté. Et il va essayer d’en tirer avantage devant le tribunal parce que c’est une bataille d’opinion qui s’engage alors", témoigne la journaliste, jointe par Le HuffPost.
"Et ce SMS, vous ne livetweetez pas ?"
De fait, la partie est serrée pour l’avocat dans ce procès où s’enchaînent les témoignages à visage découvert de faits de harcèlement, notamment à travers des SMS envoyés pendant des mois. Elen Debost et Isabelle Attard, alors militantes écologistes et cadres du parti, décrivent notamment leurs tentatives d’opposer d’abord des "remerciements polis" à des compliments appuyés, puis "le silence" à des SMS plus explicites enfin des "refus", "pour que ça s’arrête". Isabelle Attard, qui a la première parlé à Mediapart, finit même par "dire merci à Denis Baupin" : "Parce que ce procès qu’on n’a pas choisi nous permet à toutes de dire haut et fort et publiquement ce que nous avons vécu".
C’est également ce qui se dégage du compte-rendu de Marie Barbier, et cela agace visiblement l’avocat de l’ancien député. "C’est là qu’il m’interpelle sur Twitter en me reprochant d’être partisane, captures d’écran de SMS à l’appui", raconte la journaliste. En effet, Me Emmanuel Pierrat s’irrite que la chroniqueuse ne relaye pas suffisamment dans son compte-rendu les SMS produits par l’accusation, n’hésitant pas à les lui transmettre, en plein milieu de l’audience.
Supprimés ensuite par l’avocat, ces messages, dont nous n’avons pu nous faire confirmer la légalité, ont été capturés et anonymisés pour ne pas entraver la sérénité du procès. (...)
Ce petit jeu finit toutefois par alerter les avocats de la défense, l’une d’entre elles interpellant alors la présidence pour mettre un terme au manège. "Notre confrère met sur twitter les SMS de ma cliente !", s’alarme la défense d’Elen Debost. Le président du tribunal met le holà. (...)
L’audience se poursuivra ensuite sans heurt, d’autant que le président du tribunal a clairement acté que le compte-rendu en direct des débats était autorisé. L’incident témoigne toutefois de l’évolution de la place qu’occupe le live-tweet dans la procédure judiciaire depuis l’introduction des réseaux sociaux. (...)
Reprise des débats ce jeudi 7 février.