1968. Alors qu’un vent de liberté parcourt toute la planète, le Vatican condamne la pilule contraceptive en prenant à contre-pied le mouvement d’émancipation qui irriguait aussi l’Église catholique. En se recentrant sur la notion de « nature », il s’éloigne des préoccupations sociales pour s’intéresser principalement à la morale sexuelle.
Le « birth control » a été l’une des grandes questions posées à l’Église catholique dès le début des années 1960. Observons d’ailleurs que c’est la formulation anglaise qui est retenue par le monde catholique, comme pour mieux la mettre à distance et en indiquer l’étrangeté. Elle vise de fait la mise sur le marché de la pilule, un moyen de contraception qui modifie profondément la donne. Non seulement les couples peuvent très facilement maîtriser leur fécondité, mais la responsabilité de cette maîtrise passe dans les mains des femmes. Ce sont celles qui portent les enfants qui prennent cette fameuse pilule qui leur permet de ne pas procréer. Jusqu’alors, les hommes faisaient des enfants aux femmes (ou pas) ; désormais, les femmes se retrouvent en situation de faire des enfants aux hommes (ou pas).L’affaire n’est pas anodine. La discussion qui a lieu en France à l’Assemblée nationale en 1967 autour de la loi Neuwirth, qui se propose de libéraliser les usages contraceptifs, donne lieu à des échanges qui montrent l’état des mentalités. Pour beaucoup des hommes qui débattent, la pilule est synonyme d’« érotisation des moeurs ». Un député gaulliste conservateur, Jean Coumaros, comprend bien le changement anthropologique en cours : « Les maris ont-ils songé que désormais c’est la femme qui détiendra le pouvoir absolu d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants en absorbant la pilule, même à leur insu ? » interroge-t-il. Et de souligner cette inversion des pouvoirs dans le couple : « Donner à la femme mariée l’autorisation d’utiliser la pilule à l’insu de son mari serait en même temps lui conférer le droit de mentir à son mari, de le duper dans son désir naturel – c’est un des buts du mariage – d’avoir des enfants. »Rappeler les propos des hommes politiques français permet de remettre dans leur contexte les hésitations de l’Église catholique. La question de la finalité du mariage – avoir des enfants – est une évidence pour beaucoup ; pour les députés français, comme pour les évêques. Et les uns et les autres pensent qu’il y aurait une forme de « malhonnêteté » à tromper la nature en avalant une pilule. Si l’on veut espacer les naissances, le seul remède est la volonté, qui maîtrise le désir des sens. « Aucune régulation des naissances, quel qu’en soit le mode, ne peut réaliser l’équilibre complet du couple et de la famille sans un effort, une discipline et une volonté de respect mutuel et donc de dépassement de chacun des conjoints, exigence qui semble bien rejoindre une requête profonde de la nature humaine », affirme le centriste Joseph Fontanet, dans une vision morale que renieraient peu de confesseurs catholiques.
Une commission secrète pour… rien
Au cours de ces années, le débat fait rage à Rome aussi, même s’il a lieu à huis clos. (...)
La collégialité du concile désavoué25 juillet 1968, les dés en sont jetés. Le pape Paul publie l’encyclique sous le nom d’Humanae vitae, avec comme sous-titre : « Sur le mariage et la régulation des naissances ».C’est un choc pour de très nombreux catholiques, y compris pour de nombreux théologiens, pour beaucoup d’évêques et même de conférences épiscopales. La collégialité mise en avant par le concile Vatican II est désavouée dans les faits. Le pape et sa Curie reprennent la main. (...)
La « nature » et Dieu sont encore une fois confondus. La condamnation de l’homosexualité est soumise à la même logique et les actes homosexuels qualifiés d’« intrinsèquement désordonnés » et « contraires à la loi naturelle » (Catéchisme de l’Église catholique 2357). Et Jean-Paul II, appuyé sur son préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, Joseph Ratzinger, jette toute son autorité dans la bataille. Avec Evangelium vitae et Veritatis splendor, tout ce qui n’est pas conforme à sa vision est qualifié de « culture de mort ». En pleine épidémie de sida, l’usage du préservatif est condamné comme la pilule le fut. Au moment du « mariage pour tous », en France, c’est encore l’argument de « nature » qui sera invoqué contre l’union des couples de même sexe.Le pape François, alarmé par la focalisation de la parole de l’Église catholique sur les questions sexuelles aux dépens de l’engagement pour la paix et la justice, tente de rééquilibrer les choses mais ne se risque pas à toucher au corpus idéologique. Or, c’est bien sur cette invocation d’une « nature » révélant la visée divine qu’il faudrait revenir. On en est loin.