Près de deux Japonaises sur trois mettent un terme à leur carrière lorsqu’elles deviennent mères. Prise en charge des enfants, manque de perspectives professionnelles, discriminations : les raisons de ce renoncement sont nombreuses. Il plonge le pays dans une situation alarmante : avec le vieillissement de la population, l’Archipel pourrait perdre 6,4 millions de travailleurs d’ici à 2025.
Au Japon, une femme qui devient mère a peu de chances de se voir confier des responsabilités : les dirigeants d’entreprise estiment que son esprit est trop accaparé par ce qui se passe à la maison.
Le constat est implacable : alors que les Japonaises n’ont jamais été aussi nombreuses à faire des études supérieures, 60 % d’entre elles arrêtent de travailler lorsqu’elles donnent naissance à leur premier enfant. En trente ans, leur situation professionnelle s’est lourdement détériorée : elles ne sont plus que 44,2 % à avoir un emploi stable et à temps plein, contre 67,9 % en 1985. En parallèle, la proportion de celles qui occupent des postes à temps partiel a grimpé en flèche, passant de 28,5 % en 1985 à 43,9 % en 2015.
Le gouvernement de M. Abe Shinzo affirme faire de cette question l’une de ses priorités. Le premier ministre a créé en mars 2014 un conseil pour la promotion de l’emploi des femmes. En avril 2013, il avait déjà fait adopter une « Déclaration d’action pour une société où les femmes brillent » et lancé ce que l’on a appelé les « womenomics », avec pour objectif 30 % de femmes à des postes de direction en 2020.
Pour l’heure, on est loin du compte. (...)
Spécialiste en sociologie historique et études de genre à l’université d’Osaka, Muta Kazue ne mâche pas ses mots : « La société japonaise a un problème structurel de mépris et de manque de respect envers les femmes. La promotion du travail féminin a beau faire l’objet de politiques officielles, elles ne sont que difficilement considérées comme des actrices à part entière dans le monde du travail. Et la proportion de contrats précaires ne cesse d’augmenter. (…) La pauvreté des femmes constitue un véritable problème, tout comme le harcèlement (3). »
Voilà de nombreuses années que cette sociologue défend les droits des femmes. En 1989, elle avait soutenu une salariée qui avait porté plainte contre un collègue à la suite de propos injurieux et de rumeurs répandues sur sa vie sexuelle — la première affaire de harcèlement sexuel évoquée publiquement et jugée au Japon. Au cours de ce procès, le mot sekuhara (« harcèlement sexuel ») avait d’ailleurs fait son apparition.
Selon la police, 21 089 cas ont été recensés en 2013, soit deux fois plus qu’en 2002. D’après les estimations de l’organisation non gouvernementale (ONG) Matahara Net, une femme sur quatre serait victime de harcèlement en raison d’un projet de maternité ou d’un enfant en bas âge. (...)
Une fois que ces mères en devenir ont arrêté de travailler, « elles n’ont pas d’autre choix que d’interrompre leur parcours professionnel, conclut Mme Osawa. Lorsque, après avoir accouché, elles voudront reprendre un travail, elles ne pourront accéder qu’à des emplois précaires. Leurs compétences sont annulées ».
Le gouvernement appelle les Japonaises à prendre les devants, mais la plupart d’entre elles n’y sont pas préparées. « Elles ont des capacités, mais ne savent pas comment les mettre en valeur. » (...)
A l’université des femmes de Tokyo, il existe un programme spécialement conçu pour soutenir les jeunes mères dans leur retour à l’emploi. « Nous les aidons à se remettre sur les rails, explique Mme Osawa. Depuis 2008, trois cents d’entre elles ont pu retrouver un poste solide. Mais nous ne pouvons pas répondre à toutes les demandes. »
En 2013, pour parer au problème des gardes d’enfants, le gouvernement a commencé à accélérer l’augmentation des capacités d’accueil en crèche. « En deux ans, 200 000 places supplémentaires ont été créées. Nous souhaitons doubler le chiffre d’ici à 2018 », assure Mme Takegawa. Malgré cela, on estime encore à 23 000 le nombre d’enfants qui pourraient rester sur liste d’attente à l’issue du programme, selon le quotidien économique Nikkei Shimbun (30 septembre 2015).
En parallèle, un plan d’action portant sur l’ensemble des sociétés privées japonaises de plus de trois cents employés a été lancé fin 2015 par le gouvernement. Elles avaient « jusqu’au 1er avril 2016 pour présenter un programme d’actions positives en faveur des femmes, explique Mme Takegawa. Leurs efforts seront observés pendant dix ans et, si nécessaire, le plan sera prolongé. Nous distribuerons des points qui leur permettront d’être valorisées à travers un classement. » Leurs idées « devront être mises en œuvre immédiatement ». Pour les entreprises de moins de trois cents salariés, « pas d’obligations, mais elles sont priées de faire des efforts ».
Cette initiative fait suite au flop d’un autre programme, mis en place en 2014 à destination du même type d’entreprises. (...)
Près de 20 % des salariés masculins âgés de 30 à 50 ans travaillent soixante heures et plus par semaine. Pour Kawaguchi, la clé d’une nouvelle dynamique réside dans la réduction du temps de travail, pour les hommes comme pour les femmes : « Le temps de travail hebdomadaire moyen est de quarante-cinq heures, auxquelles il faut ajouter dix heures supplémentaires considérées comme dues à l’entreprise. C’est trop ! » Mme Takegawa abonde dans un sens : « Une telle amplitude horaire crée une grande fatigue et nuit à l’accomplissement des tâches. »
Le nombre de mariages dégringole
Un emploi du temps plus souple pourrait indéniablement jouer en faveur d’un meilleur équilibre entre l’emploi et la famille pour la mère, mais aussi pour le père, qui ne consacre actuellement qu’une heure de sa journée à son foyer (contre deux heures et douze minutes pour un père salarié français (4)). L’image de l’homme au travail et de la femme affairée à la maison reste très ancrée dans les mentalités. (...)
Mme Osakabe raconte cette anecdote significative : pour son action à la tête de son association, elle a reçu en mars 2015, des mains de Mme Michelle Obama elle-même, le Prix international du courage des femmes. Elle confie n’avoir pas su, lors de la cérémonie, si elle devait être heureuse ou profondément vexée de cette distinction : « Ce prix est réservé aux pays en développement. En tant que Japonaise, je ne comprenais donc pas pourquoi je le recevais. Et puis j’ai vu ce classement mondial où le Japon était au bas de l’échelle sur la question de l’égalité des sexes. Je me suis alors dit : “C’est vrai, il faut l’admettre : sur cette question, nous sommes en développement.” »