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Les deux discours du Premier-Août d’un dirigeant de parti de droite extrême en Suisse
/Charles Heimberg. Historien et didacticien de l’histoire
Article mis en ligne le 9 août 2022
dernière modification le 8 août 2022

Le 1er août 2022, jour d’une fête nationale helvétique fondée sur des mythes et des valeurs conservatrices, Marco Chiesa, président du premier parti de Suisse, de droite extrême, a enchaîné deux discours patriotiques bien distincts, exprimant différemment un projet politique nauséabond, dangereux pour les droits humains et beaucoup trop banalisé.

La commémoration du 1er-Août en Suisse est un rituel franchement pénible, en pleine torpeur estivale, durant lequel la platitude des discours ne colle pas à la vigueur des saillies alpines découpées dans les paysages alentours.

Cette fête patriotique a été inventée à la fin du XIXe siècle, parce que la Suisse devait en avoir une comme les autres pays, en choisissant une date très ancienne, qui ne correspondait pas réellement à la fondation effective de l’État-nation confédéral helvétique, mais qui permettait d’occulter le fait que la création de la Suisse moderne avait été rendue possible en 1848 par l’issue d’une courte guerre civile l’année juste précédente, la crise du Sonderbund. (...)

L’invention du 1er-Août a donc été d’emblée un geste conservateur, privilégiant des légendes médiévales sur les nécessités de la modernité sociale face à l’industrialisation, occultant surtout les conditions d’émergence de la configuration libérale issue de la crise de 1847-1848. Les valeurs de cette commémoration concernent par conséquent en priorité l’indépendance, l’entre-soi et la concordance intérieure face aux menaces extérieures, avec en particulier le thème du refus des juges étrangers.

Ce qu’en fait le parti de la droite extrême

Même si tous les partis politiques s’astreignent malheureusement en Suisse à ce rituel qui ne met guère en exergue les droits humains et leur dimension universelle, le cérémonial du 1er-Août est forcément investi avec une verve et un enthousiasme particuliers par le parti le plus conservateur de tous, qui a des origines agrariennes, mais a plus récemment été investi par des figures de la droite extrême même s’il porte, en français, le nom trompeur d’Union Démocratique du Centre (UDC). (...)

Les deux discours évoquent grosso modo les mêmes thématiques selon le même schéma classique : d’abord des références rituelles, mais quand même subjectives, au Pacte des Confédérés, puis des considérations sur des enjeux du présent dans le sens de ce qui peut être tiré dudit Pacte selon l’orateur. Dans le cas de Marco Chiesa en cette année 2022, il s’agissait surtout, mais pas seulement, de fustiger la politique énergétique du Conseil fédéral (dont deux membres sur sept sont pourtant de l’UDC) dans la perspective de la crise annoncée et de la mettre en lien avec une défense acharnée et sans nuance, dans une perspective isolationniste, de la neutralité de la Suisse sur le plan international. (...)

Dans l’entre-soi, ce n’était donc plus les menaces extérieures, mais bien plutôt un ennemi intérieur représenté par de prétendus moralistes roses-verts qui empêcheraient le bon peuple de vivre dans sa forteresse bienheureuse en ignorant délibérément des réalités comme le dérèglement climatique ou les conséquences des crises sanitaires.

Dans la ferme de Pomy, et l’entre-soi des adeptes de l’UDC, les propos de Marco Chiesa sur le présent ont cette fois égrainé les grandes thèmes de campagne de la droite extrême : armée forte pour être encore plus neutres, approvisionnement énergétique indépendant/mais exclusivement nucléaire, approvisionnement alimentaire autonome, "davantage dans le porte-monnaie des Suissesses et des Suisses"/mais seulement pour réduire les taxes et les impôts en affaiblissant l’État, "frontières nationales sûres", "défense des intérêts des Suissesses et des Suisses".

Particulièrement nauséabonde, la saillie verbale "Pour des frontières nationales sûres - Contre l’immigration de masse" doit être citée intégralement :

"L’immigration de masse incontrôlée engendre de plus en plus de problèmes : bouchons sur les routes, trop d’enfants de langue étrangère dans les écoles qui altèrent le niveau de formation, des migrants en quête d’asile qui coûtent des milliards de francs, le bétonnage du territoire, etc. La Suisse est en train de perdre son identité. Rien qu’en 2022, ce sont quelque 200’000 personnes supplémentaires qui vont potentiellement immigrer chez nous. Nous ne pouvons pas prendre le monde sur nos épaules, dès lors, il nous faut urgemment revoir les règles en termes d’asile. Il n’est en effet pas acceptable que chaque migrant demandeur d’asile puisse tout simplement rester ici et vivre ad aeternam aux frais de la collectivité."

Outre le fait qu’ils mélangeaient sciemment des problèmes bien différents et n’ayant rien à voir les uns avec les autres, ces propos avaient une évidente connotation xénophobe. Et leur indécence, soit dit en passant, était d’autant plus patente dans le contexte de la crise ukrainienne. (...)

Quelques jours auparavant, le 21 juillet 2022, l’UDC tenait une conférence de presse nationale qui se voulait tonitruante et dont l’énoncé avait un inquiétant ton complotiste : "Crise énergétique : tout se déroule avec succès selon le plan secret de la gauche rose-verte". (...)

La gravité de ces propos est à souligner. Ils relèvent d’une forme de complotisme en prétendant que la gauche rose-verte aurait un plan caché de "rééducation" de la population "en vue de l’instauration d’une dictature" (sic). Les canicules à répétition de cet été produisent peut-être déjà des effets délétères dans les esprits surchauffés de cette droite extrême. Mais ses propos n’en sont pas moins doublement négationnistes, à l’égard de la gravité de la pandémie Covid-19 comme à l’égard du dérèglement climatique. (...)

Par ailleurs, la conseillère nationale UDC Esther Friedli s’est lancée dans une diatribe encore plus préoccupante en déclarant qu’après « le confinement Covid-19, ils préparent le confinement énergétique de la population et des entreprises pour cet hiver ». Les mesures de protection collective contre la pandémie relevaient donc à ses yeux d’un complot. Elle souscrivait ainsi, dans sa version extrême, à la négation des faits et à la capitulation sanitaires ultra-libérale qui s’observe en Suisse depuis que les autorités ont mis fin à toutes les mesures de protection, y compris les plus élémentaires, face à un virus qui n’a malheureusement pas dit son dernier mot. (...)

Postures conspirationnistes, covidonégationnisme, climatonégationnisme, menaces trumpiennes, sans même parler des pointes xénophobes et racistes. Certains voudraient ignorer ces propos outranciers qui ne feraient selon eux que décrédibiliser celles et ceux qui les profèrent. La question se pose pourtant des risques pour les droits humains et pour l’avenir des sociétés d’une telle attitude de banalisation.

Et elle ne se pose pas seulement en Suisse.

En Italie, un parti fascistoïde, Fratelli d’Italia, qui persiste à faire figurer un symbole fasciste sur son logo, et dont l’histoire est directement reliée à l’ancien Mouvement Social Italien de Giorgio Almirante, est aux portes du pouvoir, avec le risque qu’il obtienne une majorité telle que la coalition des droites qu’il domine pourrait s’en prendre à la Constitution antifasciste de l’après-guerre. Mais cela ne serait et ne sera possible qu’en l’absence d’une stratégie commune de toutes les forces politiques qui devraient faire front commun, en dépit de leurs divergences, pour empêcher cette ignominie.

En France, le président Macron, a été récemment réélu grâce aux voix de celles et ceux qui ont fait le choix de barrer la route à Marine Le Pen et à l’extrême-droite en dépit de leur opposition absolue à la politique trop libérale et trop conservatrice du sortant. Toutefois, avec ses ministres, ses parlementaires et leurs éléments de langage uniformes, ils sont en train de stigmatiser leur opposition de gauche, la seule qui leur mette des bâtons dans les roues, tout en banalisant et en institutionnalisant un groupe parlementaire d’extrême-droite dont le récent changement de nom ne devrait tromper personne quant à son histoire et sa nature réelles.

Les droits humains ont sans doute beaucoup à perdre avec cette banalisation latente des droites extrêmes sous toutes leurs formes. (...)

Dans tous ces pays, et dans toute l’Europe, des politiques mémorielles sont engagées dans ce sens. Mais elles ne serviront jamais à rien en banalisant en même temps l’expression de ces idées nauséabondes. (...)