Mi-juin, les députés argentins adoptaient, après maints débats et à quatre voix près, un projet de loi légalisant l’avortement durant les quatorze premières semaines de grossesse. Une énorme victoire pour les mouvements féministes dans le pays du pape François, mais pas encore un succès, puisqu’il fallait aussi faire valider le texte par le Sénat.
Entre temps, le pape argentin, qui avait déjà appelé les catholiques du pays à se rassembler contre l’avortement, s’est impliqué de façon plus polémique en comparant, deux jours après le vote, l’interruption volontaire de grossesse à l’eugénisme nazi. « Au siècle passé, tout le monde se scandalisait de ce que faisaient les nazis pour purifier la race. Aujourd’hui, on fait la même chose, mais avec des gants blancs », a-t-il lancé devant des membres d’associations familiales qu’il recevait au Vatican.
Dans son sillage, l’Église catholique argentine et les églises évangéliques se sont elles aussi mobilisées contre la légalisation de l’IVG. Plus conservateur que l’Assemblée, le Sénat a finalement retoqué la loi le 9 août dernier, à 38 voix contre 31 (et 2 abstentions). En théorie, le sujet ne reviendra donc pas dans l’agenda parlementaire avant l’élection présidentielle de fin 2019, donc pas avant deux ans au moins.
Mobilisation massive et durable
Pourtant, si les féministes argentines ont perdu une bataille, elles n’ont pas perdu la guerre, au contraire. D’abord parce que leur mobilisation –massive– part de loin. C’est la « Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sans risques et gratuit », partie dès 2005 des profondeurs de la société civile, qui est à l’origine du texte. Ce mouvement de femmes très déterminées, rejointes par de nombreux hommes, a grandi progressivement, nourri par d’autres mouvements féministes comme « Ni Una Menos » né en 2015 pour lutter contre les violences faites aux femmes, et qui a vite pris une ampleur spectaculaire, notamment chez les plus jeunes.
Les manifestations monstres qui ont ponctué les longs débats sur l’IVG en attestent : des dizaines de milliers de personnes ont défilé ces derniers mois dans les rues de Buenos Aires, et à proximité du Congrès, en portant ou brandissant le fameux foulard vert –le foulard étant une référence au fichu (blanc, lui) des Mères et Grands-mères de la place de Mai, autre infatigable mouvement de femmes réclamant des nouvelles de leurs enfants disparus pendant la dictature militaire, entre 1976 et 1983. Sur certains de ces foulards, il était écrit : « Éducation sexuelle pour décider, contraceptifs pour ne pas avorter, avortement légal pour ne pas mourir ». (...)
Entre 300.000 et 500.000 avortements clandestins seraient pratiqués chaque année, dont une centaine de milliers sur des adolescentes, selon les autorités. Pour les plus aisées, dans certaines cliniques privées, mais, pour la plupart, dans une dangereuse précarité. Selon les chiffres officiels, cela reste la première cause de mortalité maternelle (43 femmes en sont mortes en 2016) .(...)
Aujourd’hui, les pro IVG avertissent : les 40 sénateurs qui ont voté contre ou se sont abstenus seront montrés du doigt à chaque nouveau décès (tel celui d’une femme de 34 ans, le 15 août dernier dans la province de Buenos Aires ) et ce, tout particulièrement à l’approche des prochaines échéances électorales. Un climat qui fait dire à beaucoup que la société civile est mûre et que la légalisation de l’IVG en Argentine n’est plus qu’une question de temps.(...)
Les résistances de la société sont énormes, notamment en raison du conservatisme ambiant, de l’influence encore grande de l’Église catholique et, de plus en plus, de celle des évangélistes (en plein essor dans la région). (...)
Au-delà du poids de la religion et du retour des forces conservatrices, la résistance latino-américaine à évoluer sur l’IVG résulte d’abord des traditions patriarcales, profondément ancrées dans beaucoup de pays. C’est bien la culture machiste qui freine l’adoption de la loi de légalisation en Argentine, pays pourtant moins imprégné de religiosité que d’autres et beaucoup plus ouvert aux réformes progressistes(...)
Ce sont donc bien les luttes féministes pour les droits des femmes –et d’abord des plus jeunes– qui peuvent, peu à peu, faire bouger les lignes, comme on le voit en Argentine, où la mobilisation des femmes est large et ancienne. S’ils sont assez puissants, ces mouvements féministes peuvent peser face à l’influence écrasante des églises au seins de la société, à condition que les chefs d’État en place (soucieux de la santé publique mais aussi, parfois, d’afficher leur modernisme) les soutiennent un tant soit peu.