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Marie-Claude Saliceti
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Les femmes cadres, victimes oubliées des violences conjugales
Article mis en ligne le 16 septembre 2019

Alors que la 103e femme est morte sous les coups de son compagnon ou ex-compagnon en cette rentrée de septembre en France, le gouvernement lance un Grenelle des violences conjugales sur tout le territoire, conjointement avec les collectivités et les associations. Les résultats seront publiés à l’occasion du 25 novembre, qui est la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes.

Si les annonces ont été jugées ambitieuses, de nombreux points demeurent peu abordés et d’autres ont été jugés trop faibles par les spécialistes du secteur.

Parmi ces zones d’ombres, celles des victimes dont la parole est peu entendue.

C’est dans cette perspective que nous avions mené une enquête en 2018 dans le département de la Gironde, financée par la mairie de Bordeaux à l’initiative de l’association Centre accueil consultation information sexualité (CACIS).

Contrairement à de nombreuses idées reçues, nous avons ainsi mis en évidence une population relativement peu présente des statistiques officielles : les femmes cadres et épouses de notables. Ces dernières sont ainsi avocates, cheffes d’entreprise, femmes d’élus, de grands chefs d’entreprise ou présidents d’associations caritatives.

Toutes les femmes cadres ou de notables interrogées dans cette enquête vivaient avec un homme cadre. C’est pourquoi ces résultats se lisent ainsi, sans pour autant reconnaître une norme hétérosexuelle ou d’endogamie sociale. (...)

Lors de notre enquête, nous avons croisé les chiffres des institutions, des associations dédiées et non dédiées avec celui d’une enquête de victimation, en face à face et par voie électronique, où les principaux informateurs sont les personnes concernées permettant ainsi de rendre la parole aux victimes. Parmi elles, nombreuses sont les femmes qui « échappent » au regard des institutions. (...)

Le type de violences les plus fréquemment relevées sont (les réponses dépassent 100 % car une même femme peut cumuler les types de violences) :

Les violences psychologiques (61 %)

Les violences physiques (55 %)

Les violences sexuelles (29 %)

(...)

Contrairement à celles qui se trouvent dans des parcours institutionnalisés, majoritairement en grande précarité, près des trois quarts des femmes ayant répondu à notre questionnaire occupent un emploi.

Parmi elles, plus de 40 % appartiennent à la catégorie cadres ou assimilées. Ces éléments démontrent un angle mort que nombre d’institutions ont relevé durant l’enquête : les femmes financièrement autonomes et/ou désireuses de conserver une certaine réputation ou celle de leur conjoint, « s’en sortent seules » dans un silence lourd de conséquences.
Expliquer l’invisibilisation

Notre enquête révèle ainsi qu’une part importante de femmes cadres et d’étudiantes victimes n’appellent pas ces centres ou ces institutions du fait de leurs ressources matérielles ou en raison de la proximité de leur entourage.

Le parcours aidé par l’environnement proche :

Ce ne sont pas toujours les ressources propres qui permettent le départ, mais celles de proches qui vont les héberger, les aider. La famille, un.e ami.e prennent en charge le départ et la sortie des violences. Ces femmes peuvent ainsi ne jamais apparaître dans les structures. Ce sont souvent leurs proches qui contactent les associations dédiées, sans déposer de plainte pour autant. Elles ont ainsi parfois peur de ne pas être crues, ou pensent qu’il est moins coûteux de partir et d’éviter une longue et douloureuse procédure. (...)

Dans ce contexte, l’autonomie devient aussi vectrice d’isolement. Les femmes partent sans en parler à quiconque pour plus de la moitié d’entre elles, sans aucun accompagnement, grâce ou à cause de leurs revenus permettant de changer de vie.

Il en est de même pour les femmes de notables victimes de violences. (...)

Parmi ces femmes un grand nombre est également victime de violences économiques malgré un niveau de vie extérieur confortable. Il nous a été ainsi relaté l’exemple d’une épouse de notable qui était couverte de bijoux et de vêtements de luxe par son mari, mais qui n’avait pas un euro pour se nourrir. Lorsqu’elle en a parlé autour d’elle, en plus de ne pas la croire, ses proches l’ont considérée comme ingrate et trop gâtée. C’est par le biais d’une association militante que la justice a pu l’entendre.

Ces femmes ont ainsi peur de mettre en danger la réputation de leur époux, mais aussi de subir des pressions si elles le dénonçaient. (...)

Des auteurs largement impunis

Pour toutes ces raisons évoquées, les femmes cadres et épouses de notables ne portent pas ou peu plainte. Et lorsqu’elles le font (pour près de 2 % d’entre elles), elles pâtissent de stéréotypes peu favorables contrairement à leur conjoint ou ex-conjoints jouissant d’une grande reconnaissance sociale. Et, contrairement aux auteurs de milieu social moins légitimé et aux hommes racisés, cette typologie d’auteurs bénéficie d’une empathie importante de la part de leurs proches et de l’entourage personnel ou institutionnel en raison de leur réputation ou de leur réseau.

Prendre en compte ces femmes et nommer ces catégories d’auteurs pourrait être facilement envisagé en formant les avocat·e·s aux signaux qu’ils ne peuvent manquer de voir : divorces sans raison apparente, confusion dans les propos, peur à l’évocation du nom du conjoint…

Ne pas accompagner ces femmes, c’est les laisser sans suivi avec les risques post-traumatiques afférents, mais c’est aussi permettre à ces auteurs d’agir en toute impunité. (...)

Ainsi, il est toujours plus aisé de traiter le sexisme dans les stades que sur les terrains de golf, pourtant tout aussi omniprésent.