Longtemps impensé féministe, l’accouchement devient un sujet de débat, et un possible levier pour s’émanciper d’un corps médical toujours dominé par le patriarcat. Enquête auprès de sages-femmes par la nouvelle revue occitane L’Empaillé.
(...) l’accompagnement global. C’est une démarche qui consiste à suivre une personne tout au long de sa grossesse lors d’une dizaine de rendez-vous, puis être présente à l’accouchement et enfin assurer les rendez-vous postpartum de la première semaine de vie de l’enfant.
Ce suivi complet permet aux femmes de construire un rapport de confiance avec la soignante et à celle-ci d’avoir une approche socio-médicale précise de chaque patiente. Ainsi, à tout moment, elle peuvent réorienter les femmes vers un suivi plus médicalisé. En effet, pour mener un projet d’accouchement à domicile, la grossesse doit être à « bas risque obstétrical », une catégorie qui représente plus de la moitié des grossesses en France. En 2019, l’Association professionnelle de l’accouchement accompagné à domicile (Appad) a recensé près de 1200 projets de mises au monde à domicile. 370 ont été réorientés, la majorité en cours de grossesse, mais aussi pendant le travail. (...)
Au Collège national des gynécologues et obstétricien.nes, 74 % des membres sont toujours masculins (...)
Reflet du monde médical, la gynécologie est très marquée par sa hiérarchie phallocratique. Au sommet de la pyramide décisionnelle, le Conseil de l’ordre est composé à 90 % de mâles. Si au Collège national des gynécologues et obstétricien.nes, 74 % des membres sont toujours masculins, chez les sages-femmes, les mecs représentent 2 % de la profession. Pour l’anthropologue Françoise Héritier, cette pression masculine correspond à « la volonté d’emprise des hommes sur le corps des femmes, afin de maîtriser leur capacité d’enfanter » [1]. Une constante anthropologique à laquelle s’ajoute un autre source de violence : la casse généralisée de l’hôpital public.
Des 1700 maternités qui couvraient le territoire français en 1972, il n’en reste aujourd’hui plus que 512. Cette concentration extrême s’accompagne d’une gestion managériale qui pressurise les sages-femmes. Course entre plusieurs accouchements, femmes laissées seules pendant le travail, ocytocine délivrée depuis des salles de contrôle : l’hyper-médicalisation bat son plein. Témoin du remplacement de l’accompagnement humain par un protocole standardisé, l’usage de la péridurale a augmenté à mesure que les maternités fermaient. (...)
Des violences gynécologiques et obstétricales conséquence d’un profond sexisme
Originaire d’Amérique latine, le terme de « violences gynécologiques et obstétricales » est arrivé récemment en France. Sous ce vocable sont signifiés tous les actes qui constituent des atteintes à la dignité et au libre choix des femmes : propos sexistes, homophobes, frottis sans nécessité médicale, épisiotomie ou césarienne « de routine », exploration abdominale, etc. En 2018, la publication d’un rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes compile des témoignages effarants [2]. On y apprend qu’un enfantement sur cinq donne lieu à un épisiotomie – jusqu’à 45 % dans certaines maternités. Dans un cas sur deux, cette incision du périnée, réalisée pour faciliter la sortie du bébé et éviter des déchirures, se fait sans explications ni recueil du consentement. (...)
Le concept de violences gynécologiques et obstétricales permet de mettre des mots sur ce qui était jusque-là considéré comme des dégâts collatéraux de l’accouchement. Ces violences sont la conséquence d’un profond sexisme qui imprègne le monde gynécologique. Le personnel médical en fait d’ailleurs aussi les frais : 95 % des femmes internes ont été exposées à du sexisme. Près d’un.e interne sur dix est victime de harcèlement sexuel. Pour l’heure, aucune politique de santé n’a été mise en place pour lutter efficacement contre ces violences institutionnalisées.
Face à cela, de plus en plus de femmes réclament un accouchement « plus humain ». Certaines préfèrent parler d’enfantement. Ce terme, à connotation active serait préférable à celui « d’accouchement » qui convoque l’image de quelqu’un passivement allongé autrement dit en couche.
Féminisme et enfantement : une relation ambiguë
Depuis les années 1950, date à laquelle les mises au monde se faisaient majoritairement à l’hôpital, les sages-femmes qui continuaient à accompagner les naissances hors institutions se voyaient diffamées. Elles étaient assimilées aux matrones du 19ème siècle, accusées de provoquer une mortalité élevée (7 à 14 %). Vingt ans plus tard, les mouvements féministes, très mobilisés sur le droit à la contraception et à l’avortement, intègrent peu l’accouchement dans leurs revendications. (...)
Une génération de sages-femmes est issue de groupes militants. Pour elles, le libre choix de la mise au monde fait partie intégrante des revendications féministes. (...)
Des années 1980 aux années 2000, elles mènent une carrière entre nuits d’enfantements et journées de lutte contre des institutions qui les menacent. Une véritable chasse aux sorcières s’exerce à leur encontre : tarifs d’assurance exorbitants qu’il leur est impossible de payer ; menace de radiation de la part du Conseil national de l’ordre des sages femmes (CNOSF) ; relations conflictuelles avec les hôpitaux. Même si elles bénéficient des dernières connaissances gynécologiques et sont équipées de matériel (doppler, bouteilles d’oxygène, etc.), l’image de dangereuses matrones leur colle à la peau.
Enfanter à la maison ou à l’hôpital : « Le risque de mortalité périnatale ou néonatale n’est pas différent »
Malgré ces difficultés, de nouvelles sages-femmes viennent remplacer leurs aînées au tournant des années 2010. Elles ont parfois une expérience hospitalière mais surtout une détermination à accompagner les femmes même sans être assurées. Elles se dotent progressivement de structures nationales afin de faire reconnaître leurs pratiques. L’Appad ne tarde pas à publier une étude qui souligne les avantages de l’approche physiologique (...)
Fort de ces résultats, les autorités de santé se sont timidement mises à intégrer l’accouchement physiologique dans leur offre de soins. Ainsi, depuis 2015, quelques « plateaux techniques » sont ouverts dans certains hôpitaux : ils permettent à des femmes d’être accompagnées par leur propre sage-femme et de bénéficier d’une prise en charge rapide en cas de besoin.
De plus, la poursuite de l’expérimentation des Maisons de naissance vient d’être votée en octobre dernier. Leur nombre sera porté à 21 d’ici quelques années, alors que le Royaume-Uni en compte près de 170 et qu’il en existe une centaine en Allemagne.
Les attaques à l’encontre des sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile n’ont pas cessé (...)
Il ne faut pourtant pas se leurrer sur les intentions des politiques de santé : dans un contexte où les cliniques privées représentent jusqu’à 40 % de la prise en charge des naissances dans certaines régions, il s’agit surtout de diversifier de l’offre de soin pour mettre en concurrence les maternités entre elles. Ainsi face à la maternité « tout sécurité », on trouvera la clinique privée « écoresponsable » ou l’hosto « pôle physiologique ». Quand le respect des femmes devient un argument commercial, on s’éloigne beaucoup des revendications féministes et d’une remise en cause du sexisme ambiant dans le monde gynécologique. Pour preuve : les attaques à l’encontre des sages-femmes qui pratiquent l’accouchement à domicile n’ont pas cessé. (...)
Se réapproprier l’enfantement
Auparavant brandie pour interdire le droit de vote ou l’accès à des postes de responsabilité, « l’irresponsabilité des femmes » sert désormais à briser les femmes qui s’émancipent de la tutelle d’un pouvoir médical phallocratique. (...)
Si cette lutte s’inscrit désormais dans le champ féministe, c’est que la vision de l’enfantement s’est transformée. Pour les autrices de L’accouchement est politique, la prétendue « naturalité de la grossesse » ne tient plus. Jadis perçue comme une injonction par une partie des féministes et un mal à soigner par les médecins, la grossesse et l’enfantement sont désormais considérés comme des constructions socio-historiques qu’il est possible de se réapproprier. « En luttant contre les assignations à l’incapacité et à la pathologie, les sages-femmes qui pratiquent une approche respectueuse des choix des femmes, participent à un lutte éminemment féministe : celle de l’autodétermination de la vie sexuelle et « reproductive »