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Les Crises/Noam Chomsky
Noam Chomsky : « L’Occident dérive vers un proto-fascisme capitaliste sauvage »
#capitalisme #fascisme #urgenceClimatique
Article mis en ligne le 19 novembre 2022

La guerre en Ukraine a atteint son septième mois. Les partis d’extrême droite ont récemment progressé en Suède et en Italie. Et le changement climatique continue d’avoir des conséquences dévastatrices à un rythme toujours plus rapide. Noam Chomsky aborde ces questions et bien d’autres dans une récente conversation radiophonique avec l’animateur de Radio Alternative David Barsamian, réalisée le 26 septembre 2022, un jour avant la sortie de leur nouveau livre Notes on Resistance.

Noam Chomsky parle des mensonges, des crimes et du capitalisme sauvage.

David Barsamian : La situation en Ukraine est désastreuse. Si Poutine est acculé dans une impasse, il pourrait faire un geste désespéré et utiliser des armes nucléaires, ou l’un des six réacteurs nucléaires ukrainiens pourrait être bombardé (délibérément ou par accident). Le sort de la planète est entre les mains de Poutine, Zelensky, Biden. Franchement, je suis très inquiet. Que peuvent faire les gens dans ce scénario ?

Noam Chomsky : Comme toujours. C’est un scénario dangereux. Nous pouvons travailler pour essayer d’influencer ce qui est à notre portée. Il se trouve que les États-Unis s’écartent en ce moment, assez nettement, de la plupart des pays du monde en ce qui concerne cette question cruciale, et nous pouvons essayer de changer cette politique. C’est difficile, mais pas impossible. La majorité du monde veut passer directement aux négociations pour essayer de mettre fin aux horreurs en Ukraine avant qu’elles ne s’aggravent. C’est le cas dans le Sud, en Inde, en Indonésie, en Chine et en Afrique, à une écrasante majorité. En Allemagne, selon un sondage réalisé à la fin du mois d’août, plus des trois quarts de la population veulent passer immédiatement aux négociations. C’est donc un point de vue.

Les États-Unis et la Grande-Bretagne se démarquent. Leur position est que la guerre doit continuer afin d’affaiblir gravement la Russie, et cela signifie pas de négociations, bien sûr. Eh bien, nous pouvons nous efforcer de mettre les États-Unis en conformité avec la majeure partie du monde et peut-être éviter de pires catastrophes – peut-être. Je ne vois pas ce que nous pouvons faire d’autre, mais c’est une tâche plus que suffisante.

DB : Le fascisme est plus que présent de nos jours. Comment se compare-t-il, hier et aujourd’hui ? Il y a un siècle presque exactement, en octobre 1922, Mussolini a pris le pouvoir en Italie avec sa Marche sur Rome. C’était une décennie entière avant l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne.

NC : C’est une question qui tombe à pic : hier, le principal parti d’extrême droite, celui aux origines néofascistes, a pris le pouvoir en Italie. Je suis assez vieux pour me souvenir de ce qui se passait au milieu des années 30. À l’époque, on avait l’impression que la montée du fascisme était inexorable. Mussolini, Hitler ; l’Autriche, la Tchécoslovaquie ; Franco en Espagne – il semblait que cela ne s’arrêterait jamais.

À cette époque, cependant, les États-Unis faisaient exception : le pays évoluait vers la social-démocratie. Les années 1920 ressemblaient un peu à celles d’aujourd’hui. (...)

Aujourd’hui, c’est presque l’inverse. Les États-Unis ouvrent la voie à une sorte de proto-fascisme, et l’Europe s’accroche à des éléments de la social-démocratie, bien qu’ils soient attaqués. Ce ne sont pas les années 30, mais il y a suffisamment de réminiscences pour que ce soit très désagréable. Un signe de ce que pourrait être l’avenir, malheureusement, sont deux conférences récentes, d’abord à Budapest en mai, puis à Dallas en août.

La conférence de Budapest a rassemblé les principaux partis et mouvements d’extrême droite d’origine néofasciste. Elle s’est tenue en Hongrie parce que ce pays est en tête de file d’une sorte de fascisme nationaliste chrétien, cette extrême droite raciste, qui écrase la pensée indépendante et contrôle la presse. C’est ce que le Premier ministre hongrois Viktor Orbán appelle fièrement la « démocratie illibérale » – tout est sous le contrôle de l’État. La principale vedette était la Conférence d’action politique conservatrice (CPAC) des États-Unis. C’est le noyau dur du Parti républicain. Trump a prononcé un discours virtuel faisant l’éloge d’Orbán. L’animateur de Fox News Tucker Carlson a été subjugué par la magnificence d’Orbán. Voilà l’avenir des États-Unis : un nationalisme chrétien raciste et de droite, un contrôle par l’État de la pensée et des institutions indépendantes, le contrôle des universités, de la presse, etc.

Puis vint la conférence CPAC à Dallas. Orbán y était l’orateur principal, le guide de l’avenir. Il a utilisé à peu près le même type de rhétorique. Nous l’entendons également dans la Cour suprême d’ultra-droite. Le Parti républicain prépare très ouvertement – ce n’est pas un secret – la voie pour essayer de contrôler et de manipuler les élections afin d’obtenir un pouvoir permanent en tant que parti proto-fasciste minoritaire. Ils pourraient réussir. Si c’est le cas, cela ouvrira la voie à une sorte de proto-fascisme aux États-Unis, qui peut avoir des effets énormes.

Au Brésil, Bolsonaro suit déjà le scénario de Trump. Il a annoncé que s’il ne gagne pas, c’est que ce n’est pas une élection légitime : elle est fausse. Il y a des menaces de coup d’État militaire. Le monde des affaires a déjà dit, en large majorité, qu’il préférait un coup d’État militaire plutôt que d’avoir Lula au pouvoir. Contrairement aux États-Unis, la police est assez fermement aux mains de Bolsonaro et de l’extrême droite. Quant à l’armée, nous n’en sommes pas sûrs, mais une grande partie des hauts responsables militaires soutiennent Bolsonaro. Nous ne savons pas s’ils s’en tiendront aux processus démocratiques comme cela s’est fait aux États-Unis ou s’ils se rallieront à un coup d’État. Il est donc possible qu’il prenne le pouvoir, auquel cas c’est très grave.

Cela signifierait, tout d’abord, que l’Amazonie est finie. Ce n’est pas une blague. La plus grande partie de l’Amazonie est au Brésil, et c’est un puits de carbone majeur. On sait depuis longtemps qu’à un moment donné, si la tendance actuelle se poursuit, l’Amazonie passera du statut de puits de carbone à celui d’émetteur de carbone, avec des effets dévastateurs pour le Brésil et d’énormes conséquences pour le monde entier. Eh bien, cela commence à se produire bien avant ce qui avait été prédit. (...)

En fait, c’est devenu tellement extrême que le secteur des entreprises, qui a le vent en poupe en cette période de proto-fascisme capitaliste sauvage, s’organise maintenant pour punir les entreprises qui ne font que révéler des informations sur l’effet écologique de leurs investissements et de leur développement. Sinon, elles sont punies par les législatures républicaines des États, qui leur retirent leurs fonds de pension, etc. C’est vraiment du capitalisme sauvage porté à un extrême presque grotesque. Et ce n’est qu’un exemple : il y a beaucoup de choses comme ça.

Vous avez peut-être vu un rapport, il y a quelques années, selon lequel l’une des grandes compagnies pétrolières, ConocoPhillips, a proposé un nouveau projet majeur de forage en Alaska. L’une des choses qui inquiètent le plus les climatologues est la fonte rapide et brutale de l’Arctique, qui se réchauffe beaucoup plus vite que la plupart des autres régions du monde. Et bien, cela libère la couverture du permafrost. Le pergélisol contient d’énormes quantités de carbone. Lorsqu’il commence à fondre, le carbone passe dans l’atmosphère, ce qui entraîne un réchauffement rapide. Mais cette fonte est également mauvaise pour les infrastructures de forage pétrolier. ConocoPhillips a donc proposé une technique consistant à enfoncer dans le pergélisol des tiges appelées thermosiphons, qui le refroidissent et le durcissent afin qu’il ne fonde pas aussi rapidement. Mais pourquoi le font-ils ? Pour pouvoir forer le pétrole plus efficacement. Je veux dire, c’est comme une course au suicide. Et ça se déroule partout. (...)

On prévoit maintenant que le niveau des eaux de la Méditerranée orientale augmentera beaucoup plus rapidement que prévu : 1 mètre d’ici 2050, jusqu’à 2,5 mètres d’ici 2100. Qu’arrivera-t-il à la Méditerranée orientale lorsque le niveau de la mer montera de 2,5 mètres ? Imaginez un peu. Pendant ce temps, Israël et le Liban se chamaillent pour savoir qui aura le droit de produire davantage de combustibles fossiles à leur frontière maritime. Alors que leurs pays s’enfoncent sous la Méditerranée, ils se chamaillent pour savoir qui aura le droit – l’honneur – d’administrer la touche finale. C’est de la folie.

L’Asie du Sud, à bien des égards, est encore pire. (...)

Pendant ce temps, l’Inde et le Pakistan développent leurs systèmes d’armes nucléaires afin de pouvoir se détruire mutuellement dans une compétition pour savoir qui contrôlera les eaux qui diminuent et dont ils dépendent à mesure que les glaciers fondent. C’est comme si l’espèce entière était devenue folle.

Pendant ce temps, pensez à la guerre en Ukraine. L’un de ses effets les plus graves – peut-être le pire – est d’annuler les efforts, limités, déployés pour faire face au changement climatique et d’accélérer rapidement l’utilisation des combustibles fossiles, d’encourager une production accrue de combustibles fossiles, d’ouvrir de nouveaux champs d’exploitation pour s’assurer que cela continue à l’avenir. Nous avons une fenêtre étroite pour survivre, alors fermons-la autant que possible. C’est ce que cela signifie lorsque la politique officielle des États-Unis consiste à poursuivre la guerre pour affaiblir la Russie et repousser les négociations. C’est ce que cela signifie. Non seulement l’augmentation de la menace de guerre nucléaire, la mort des Ukrainiens et la famine de millions de personnes parce que le flux de céréales et d’engrais est coupé, mais aussi la course à la destruction de la vie humaine organisée sur Terre en maximisant l’utilisation des combustibles fossiles pendant la brève période où nous pourrions la réduire ou nous sauver. C’est la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. (...)