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« Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie »
/Vincent Tiberj Professeur des universités (Sciences Po Bordeaux)
Article mis en ligne le 23 novembre 2021

Saturé de sondages aux fondements parfois douteux, le débat médiatique et politique se droitise à outrance. À six mois de l’élection présidentielle, ce constat ne reflète pas vraiment les évolutions de la société française. Entretien

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Vincent Tiberj : C’est toujours compliqué de mesurer une évolution. Certains n’utilisent que le vote, qui est une vision déformée de l’ensemble de la société. Quand on regarde le dernier scrutin des régionales, à cause de l’abstention, les plus de 55 ans pèsent 1,5 fois plus dans les urnes que dans la population et les moins de 35 ans la moitié de leur poids démographique. (...)

Une faible participation induit de fortes disparités en termes d’âge – les plus âgés tendent à davantage voter – et de fortes disparités sociales – ceux qui votent sont plutôt issus des classes moyennes, voire supérieures, et plutôt des gens qui ne vivent pas dans des quartiers populaires. Ce que nous racontent les élections régionales, c’est donc avant tout ce que pense une minorité de la société française.

Le deuxième indicateur, ce sont les enquêtes d’opinion. Encore faut-il les étudier sur le long terme, et non pas se baser sur un sondage fortuit avec des questions à brûle-pourpoint sans qu’on puisse mesurer comment les réponses ont évolué dans le temps. L’institut Harris Interactive vient par exemple de réaliser un sondage sur le thème du « grand remplacement » avec la question : « pensez-vous que le grand remplacement est en train de se produire ? » Ce genre de question a une fâcheuse tendance à surestimer le nombre de gens inquiets.
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D’autres types de questions donneraient des résultats bien différents. Dans le baromètre de la CNDH (Commission nationale consultative des droits humains), nous posons des questions comme : « Les enfants d’immigrés nés en France ne sont-ils pas vraiment Français ? » Là une très large majorité des répondants s’opposent à cette affirmation. Les questions ne sont pas des thermomètres neutres de l’évolution de la société. Il est facile de manipuler la perception qu’on a de l’opinion en formulant des questions qui surestiment le racisme. (...)

À partir du baromètre CNCDH, j’ai créé l’indice longitudinal de tolérance qui agrège environ 70 séries de questions et permet ainsi de mesurer les évolutions dans le temps du niveau de tolérance ou d’intolérance vis-à-vis des immigrés. Un indice à zéro signifie qu’à toutes les questions posées, lors d’une année donnée, les interviewés auraient répondu de manière intolérante. Un indice 100 indique qu’ils ont répondu intégralement de manière tolérante.

Malgré des hauts et des bas, la tendance va vers plus de tolérance. (...)

C’est dû à deux phénomènes de moyen terme : l’élévation du niveau de diplômes – plus on est diplômé, plus on est tolérant – et le renouvellement générationnel – plus on est jeune, plus on est tolérant. Quelqu’un né dans les années 1940 grandit à un moment où la notion de hiérarchie entre les races humaines imbibe la société. Aujourd’hui, la diversité s’est banalisée dans la jeunesse, et la notion de race a quasiment disparu. Il n’y a pas de « grand remplacement » mais une diversification des origines. On ne constate pas non plus de remontée de l’intolérance avec l’âge : les boomers d’aujourd’hui sont certes moins tolérants que la génération millenium, mais ont eux-mêmes progressé. Ils sont plus tolérants qu’il y a vingt ans. Le vieillissement n’induit donc pas forcément le conservatisme. (...)

Nous sommes en train de vivre une illusion d’optique. Premier problème : on utilise énormément les enquêtes par internet et non les enquêtes en face-à-face. Le passage aux enquêtes par internet aboutit à sur-représenter la droite. Quand vous mesurez le racisme ou les discriminations, la présence physique d’un enquêteur a un impact : les gens vont-ils oser dire certaines choses ?

Internet, de ce point de vue, évite ce problème, les gens se sentant plus libres. Mais cela induit un autre biais : l’absence d’enquêteur fait que les répondants n’ont pas forcément conscience que leurs opinions vont avoir un impact. Donc les gens se lâchent. Quand on est face à un enquêteur, on est attentif, plus sérieux.

Lors des régionales, avec des enquêtes uniquement réalisées par Internet, on a ainsi assisté à un énorme plantage de l’industrie des sondages, qui a largement surestimé le RN. Nous avons le même souci en ce moment, avec une sur-représentation de l’extrême droite.
(...)

L’autre aspect qui me frappe, c’est quand on demande aux gens de quel parti ils se sentent les plus proches ou le moins éloignés. S’il y avait une droitisation, nous devrions voir monter les positionnements en faveur du RN, de LR, voire LREM. Mais la première réponse, ce sont les gens qui se déclarent proches d’aucun parti. Au début des années 2010, 10 % des répondants se disaient « sans parti », dans l’enquête CNCDH. Nous en sommes désormais à 45 %. C’est énorme ! De plus en plus de gens refusent de se positionner pour un parti, où ne savent pas comment se placer. Ce qui se passe n’est pas une droitisation, c’est un désalignement. (...)

Les rares enquêtes qui mesurent la sociologie des électeurs attirés par Zemmour montrent qu’ils sont issus des classes supérieures, âgées et diplômées, qu’on suppose plutôt blanches. C’est ce type d’audience qu’on retrouve sur les chaînes d’info, en particulier chez CNews. C’est donc en partie une bulle médiatique. Mais Zemmour a très bien compris qu’en saturant l’espace, il sature le débat, il crée l’agenda et les cadrages qui vont avec, et empêche les autres candidats de faire émerger d’autres enjeux, d’autres manières de parler de la société. Cette situation s’est déjà produite en 2002 avec l’insécurité. (...)

(...) Si on peut effectivement parler de droitisation, c’est celle du débat public. Elle est en partie causée par l’éclatement des sources d’information disponibles, notamment l’émergence des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux. Les chercheurs étatsuniens avaient déjà identifié ce phénomène au début des années 2000 (...)

Le système politique français en ce moment, c’est une tête de canard sans corps qui continue à cancaner, à débattre, sans le corps électoral. Les partis sont presque exclusivement structurés par des élus, des collaborateurs rémunérés et des spécialistes. On n’a que faire du militant de base, qui a pourtant l’avantage d’être connecté à la société. (...)

Nous sommes quand même dans un moment particulier : les demandes de redistribution des richesses sont hautes, le niveau de tolérance envers les immigrés est élevé, on assiste à une montée impressionnante des préoccupations environnementales, portées par le renouvellement générationnel.

Nous sommes dans un moment où la gauche aurait des choses à dire, mais est-elle en l’état capable de le faire ? Les organisations censées incarner la gauche, que ce soient EELV, LFI ou le PS, ne réussissent plus à convaincre leurs propres électeurs. Ceux-ci votent de moins en moins mais participent autrement, en manifestant, en pétitionnant, en s’engageant dans le milieu associatif. (...)

Dans un contexte de forte remise en cause de la verticalité de la représentation, cette focalisation sur la présidentielle atteint ses limites. Nous organisons une élection archaïque là où nous devrions inventer des manières de faire démocratie qui donne davantage de place aux citoyens. (...)