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Mediapart
Souleyman, victime de la Brav-M, porte plainte contre la syndicaliste policière Linda Kebbab
#police #medias #democratie
Article mis en ligne le 28 avril 2023
dernière modification le 27 avril 2023

Cet étudiant tchadien, victime d’insultes racistes et de coups de la Brav-M en mars, avait été de nouveau interpellé le 14 avril. Il a été dénigré tout un week-end avant d’être relâché sans poursuite. Il accuse la syndicaliste de diffamation et d’avoir fait fuiter la procédure dans la presse.

Un individu victime de violences policières interpellé quelques semaines après ses dénonciations. L’occasion était trop belle pour certains syndicats de police. Souleyman A., victime de propos racistes, d’humiliations et de violences par des agents de la Brav-M lors d’une interpellation le 20 mars dernier à Paris, a en effet été sali tout un week-end, avant d’être relâché sans aucune poursuite, comme l’a révélé Mediapart.

Cet étudiant tchadien de 23 ans est encore en garde à vue avec deux autres personnes, lorsque Le Figaro publie un article samedi soir révélant que lui « et deux autres étudiants de 19 ans ont été interpellés en flagrant délit par des policiers en civil, peu avant 22 heures, près de la place de la Concorde à Paris ».

Selon le quotidien, Souleyman et les deux autres individus étaient tous porteurs d’éléments permettant de commettre des incendies : « Équipés de gel hydroalcoolique, d’un briquet et pour certains de cagoules, ils ont informé les policiers en civil – qu’ils ont pris pour d’autres fauteurs de troubles – qu’ils voulaient mettre le feu à des poubelles dans une ruelle. » Et d’ajouter : « Les trois étudiants ont tenté d’allumer un premier feu de poubelle à la sortie de la station de métro Concorde, avant de se rétracter et de se diriger vers la rue du Chevalier-de-Saint-Georges, à l’abri des regards. » (...)

L’information est reprise par de nombreux médias, dont BFMTV (comme l’a repéré « Arrêt sur images ») avant que des syndicats de police ne montent au front. Dans cette affaire, c’est surtout Unité SGP-FO qui se mobilise. Deux heures après la publication du Figaro, la syndicaliste Linda Kebbab publie un tweet relayé des centaines de fois. Sans aucune précaution, elle écrit : « Pour @BFMTV @libe @Loopsidernews… qui ont présenté cet individu comme une victime sans lien avec les activistes violents. À ceux ayant privé de droit de réponse nos collègues de la Brav-M. Ce provocateur et ses copains anar’ sont en GAV pour destruction par le feu la nuit dernière. »

Sur BFMTV le lendemain, Jean-Christophe Couvy, du même syndicat, va plus loin en affirmant que le groupe dont Souleyman faisait partie avait « mis le feu aux poubelles », et estime l’affaire déjà « ficelée ». Selon lui, Souleyman A. serait désormais récidiviste. (...)

Dimanche soir pourtant, l’étudiant a été relâché sans aucune poursuite : « La procédure a été classée sans suite au motif que l’infraction n’était pas suffisamment caractérisée », précisait le parquet de Paris à Mediapart.

Le syndicat de police a-t-il fait fuiter la procédure ?

« Pour ne pas laisser passer ça », Souleyman A. explique à Mediapart avoir saisi la justice pour comprendre qui a révélé des informations de la procédure « dans le seul but de diffamer » et alors qu’il était encore en garde à vue.

Vendredi, l’étudiant a déposé plainte contre X et contre la syndicaliste d’Unité SGP-FO Linda Kebbab pour « violation du secret de l’enquête » et « recel de violation du secret de l’enquête ». Il envisage aussi une plainte en diffamation pour un second tweet posté par la syndicaliste. « J’estime que j’ai été diffamé par BFMTV et Le Figaro mais aussi par Linda Kebbab », dénonce le jeune homme.

« Par son tweet, elle m’a présenté comme un casseur et a légitimé l’action de la Brav-M lors de ma première interpellation, alors qu’elle savait très bien que je n’avais brûlé aucune poubelle. Des infos partielles de la procédure ont été données à la presse pour qu’elle puisse réagir publiquement et me dénigrer. »

Dans sa plainte, Arié Alimi, avocat de Souleyman A., pointe l’article du Figaro dans lequel « des éléments précis tirés de la procédure étaient relatés alors même que la garde à vue de Monsieur Souleyman A. était encore en cours ». En effet, la presse révèle une partie de la procédure, largement tronquée, à 19 heures, le 15 avril, alors que les auditions des mis en cause sont encore en cours. (...)

Pour Linda Kebbab, le fait que Souleyman A. ait été relâché sans poursuite ne prouverait pas son innocence : « Des personnes qui sont relâchées sans poursuite, la main dans le sac avec des preuves, il y en a tous les jours. En pratique, 80 % du temps les guetteurs ne sont pas poursuivis par exemple. »

J’ai pas lu le PV. On a ce niveau de détails car on va dans les services et on parle aux collègues.

Linda Kebbab, du syndicat de police Unité SGP

Mais a-t-elle fait fuiter cette procédure dans la presse pour récupérer l’information et s’en servir pour salir l’étudiant ? « Je n’ai pas vu le PV d’interpellation, j’ai repris l’article du Figaro car j’ai des alertes sur certains mots clés. Je ne suis pas comme Arié Alimi, je ne donne pas les PV dans la presse et mon syndicat ne le fait jamais », assure-t-elle. (...)

Un PV d’interpellation tronqué dans la presse

Outre la question des fuites, plusieurs médias et syndicalistes ont totalement occulté une partie du PV d’interpellation pour mettre en cause de façon mensongère Souleyman A. Un bandeau de BFMTV affirmait toute la nuit de dimanche, et alors qu’il était déjà relâché, que l’étudiant « tentait de mettre le feu à une poubelle ». Le Figaro prétendait qu’il était équipé d’un briquet et d’un gel hydroalcoolique, quand Jean-Christophe Couvy affirmait que Souleyman et les deux autres interpellés étaient sortis du métro « pour mettre le feu aux poubelles ». « Quand les trois personnes se sont fait interpeller, on a quand même découvert une cagoule, un masque de plongée, deux bouteilles de gel hydroalcoolique. À mon avis, ils savaient déjà ce qu’ils allaient faire », ajoutait-il.

Or, dans la procédure consultée par Mediapart, le PV d’interpellation ne dit rien de tout cela. Au contraire, les quatre policiers relèvent que Souleyman A., contrairement aux deux autres individus qui l’accompagnent, « ne dissimule pas son visage ». Sur une vidéo captée par les policiers lorsque la poubelle est incendiée, ceux-ci précisent même que Souleyman A. n’est pas pas présent (...)

Sur l’étudiant tchadien, les policiers ne trouvent ni briquet, ni cagoule, ni masque de plongée, ni gel hydroalcoolique, contrairement à ce que laissaient penser certains articles. Même son téléphone analysé en garde à vue ne montre pas qu’il a pu anticiper une infraction ou qu’il avait prévu de rencontrer les deux autres individus. « Exploitons le téléphone et ne découvrons aucun élément qui puisse intéresser notre enquête », précisent les enquêteurs.

Lors de sa garde à vue, l’officier de police judiciaire reconnaissait lui-même d’après nos informations qu’il n’y aurait sans doute « pas de suite » concernant Souleyman, car il était « au fond de la rue dans le coin », lorsque la poubelle brûlait. Tous ces éléments étaient dans la procédure, mais les policiers d’Unité SGP ont préféré les occulter lorsqu’ils se sont exprimés. (...)

Le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, a quant à lui décidé de déposer plainte en « diffamation » contre Arié Alimi, qui accusait les policiers et la préfecture d’avoir « menti ».