Ce texte est un extrait d’une analyse de l’influence de l’idéologie néo-libérale sur l’industrie du sexe, et plus précisément de sa transformation en un business moderne et extrêmement profitable par l’adoption des stratégies managériales du néo-libéralisme. La prostitution étant ainsi en train de muter en une véritable industrie fonctionnant sur des structures et réseaux internationaux soutenus par des technologies de pointe.
Des économistes anti-capitalistes parlent de « nouvelle répartition internationale du travail ». Cette nouvelle répartition s’est mise en place dans le contexte suivant : des pays qui ont subi le fardeau d’un dette explosive suite à l’augmentation considérable des taux d’intérêt décrétée dans les années 80/90 par le Fond monétaire international et la Banque mondiale ont dû accepter de « privatiser ou mourir », de passer à une économie de marché intégrale et d’appliquer des politiques d’« ajustement structurel » pour continuer à obtenir des prêts de ces institutions.
Ces politiques ont créé des crises économiques – actualisation de la fameuse « shock doctrine » dont parle Naomi Klein dans son livre éponyme. Une majorité de la population a plongé dans la pauvreté et cet appauvrissement a déclenché un accroissement important des flux migratoires.
Pour survivre à ces crises et nourrir leur famille, les femmes de ces pays ont eu essentiellement trois options : être travailleuse domestique, prostituée ou mère porteuse –et émigrer éventuellement vers des pays occidentaux pour trouver facilement du travail. Le néo-libéralisme, le projet idéologique du tout-marché de la Chicago School of Economy, développé par Milton Friedman, Hayek etc. a non seulement précipité les femmes dans la pauvreté dans de nombreux pays (70% des personnes vivant sous le seuil de pauvreté dans le monde sont des femmes, on parle de « féminisation de la pauvreté ») mais des économistes néo-libéraux ont été jusqu’à présenter la prostitution comme une option économique viable pour les femmes pauvres (1).
Dans certains pays européens, les politiques d’austérité imposées par l’Union européenne suite à des situations de dette explosive similaires ont eu les mêmes résultats : augmentation de la pauvreté, réduction des dépenses sociales, services publics privatisés. Les conséquences ont été sévères pour les femmes : certaines ont dû recourir à la prostitution. En Grèce, au pire de la crise, entre 2011 et 2013, la prostitution a augmenté de 150% et de nombreuses femmes ont quitté le pays pour travailler à l’étranger, comme travailleuses domestiques ou prostituées (2).
La mise en œuvre de politiques néo-libérales, en précipitant des crises économiques et en réduisant les aides sociales, a incité à l’émigration vers des pays riches des femme de pays pauvres en quête de travail, et a donc eu un impact sur l’accroissement mondial de la prostitution et sa globalisation.
La prostitution, un « travail » de migrantes
La conséquence de cette « nouvelle répartition internationale du travail » est que, dans les pays occidentaux, la prostitution est devenue une activité exercée majoritairement par des femmes étrangères originaires de pays pauvres. (...)
En Allemagne, les femmes en prostitution viennent essentiellement de Roumanie (souvent de la communauté Rom) et de la minorité turque de Bulgarie mais il y a aussi des femmes originaires du Nigeria, de Thaïlande, de la Corée du Sud, de Chine etc. La stratégie des trafiquants étant d’« importer » massivement des femmes migrantes des pays pauvres, avec pour conséquence une forte concurrence et une baisse importante du prix des services sexuels (...)
Les femmes étrangères sont exploitées par une industrie du sexe qui en extrait des profits considérables avec des investissements minimes. Le Tiers-monde – comme souligné par Sylvia Federici – représente un réservoir de ressources pour les pays occidentaux – pas seulement d’ énergie et de matières premières, mais de main-d’œuvre à bon marché, et un énorme transfert de richesses est ainsi organisé entre le Sud et le Nord. Les migrantes, en tant que travailleuses domestiques, nannies et prostituées, participent massivement à ce transfert. Une partie importante de ce qui était considéré comme « travail de femmes » – ménage, soin des enfants, services sexuels aux hommes à la demande – est maintenant exécuté par ces migrantes.
il a été souligné que les femmes « exotiques » sont spécialement appréciées par les acheteurs de sexe parce qu’elles offrent aux hommes blancs l’illusion d’un retour à une position de toute-puissance sur des femmes « indigènes », « sauvages », « chaudes » et « dociles ». Une analyse abolitionniste parle à ce sujet d’un « imaginaire pornographique colonial » (4). Le racisme est intrinsèque à la prostitution au même titre que le sexisme.
Les réseaux qui trafiquent ces femmes sont extensivement globalisés. (...)
Bordels en ligne
La dimension globalisée est encore plus présente dans la forme la plus moderne de la prostitution, celle qui représente actuellement près de70% de toute l’activité prostitutionnelle dans les pays occidentaux : les « bordels en ligne », ces sites qui publient des milliers d’annonces de femmes prostituées postées essentiellement par des réseaux proxénètes. Les gouvernements et la justice commencent à s’inquiéter du développement rapide de ces sites, et les font même parfois fermer (...)
Peu avant de fermer sa section « Erotica », suite à une action en justice pour proxénétisme aggravé lancé en 2018 par l’association abolitionniste Le Nid, Vivastreet avait des sites dans 13 pays, parmi lesquels, outre la France, le Royaume uni, le Brésil, la Belgique, l’Italie, le Chili etc. L’entreprise avait l’intention d’étendre ses opérations à l’Espagne et au Portugal en 2017, et en Amérique du Sud et centrale, en Suisse et aux Pays-Bas en 2018. Sur le site français, il y avait jusqu’à 7 000 annonces de prostitution publiées chaque mois et ces annonces représentaient environ 50% du chiffre d’affaires de l’entreprise (5).
Vivastreet est la propriété d’une compagnie nommée W3 Ltd, qui est enregistrée à Jersey. 90% des actions sont détenues par une compagnie nommée ELCAN Nominees Ltd, qui aurait été mentionnée dans le scandale d’évasion fiscale des Panama Papers (6) (...)
ces bordels en ligne sont complètement globalisés, et leurs différentes composantes sont délibérément dispersées dans différents pays. Dans un souci d’optimisation fiscale, ces sociétés sont généralement enregistrées dans des paradis fiscaux, et les impôts qu’elles payent sont faibles ou nuls. Et les hébergeurs sont situés dans des pays ou états comme la Californie dont les régulations rendent difficile la fermeture de ces sites. (...)
La globalisation est utilisée de façon judicieuse par les managers de ces compagnies pour décourager toute enquête approfondie sur leurs finances et leurs activités – et pour éviter de payer des impôts.
Car ces sites rapportent beaucoup d’argent. (...)
Sur ces sites, les femmes victimes de trafic sont nombreuses, et il y a peu de prostituées indépendantes. Elles semblent être plus âgées – et une espèce en voie de disparition. De toute façon, dès qu’une prostituée indépendante passe des annonces sur ces sites, elle est rapidement repérée, appelée au téléphone et menacée par des proxénètes. Les indépendantes représentent une concurrence pour les prostituées trafiquées, et les proxénètes cherchent à les décourager, ou à les contrôler.
Les femmes prostituées sont aussi globalisées et mobiles. Elles sont fréquemment déplacées de ville en ville, voire à travers les frontières par les réseaux proxénètes (...)
Parmi ces personnes trafiquées, un nombre important sont des mineur-es. Plusieurs procès ont été lancés contre ces sites par des parents d’enfants ou des ex-enfants qui y ont été vendus par des trafiquants. Un article du New York Times (07/04/2018) souligne que les annonces proposant des mineur-es utilisent un langage codé : les transparents « Lolita », « 100% young » (100% jeune), « Amber Alert » (code utilisé pour signaler les disparitions d’enfants), « daddy’s candy » (bonbons pour papa), ou le moins évident « new in town » (nouvelle en ville). Il y a eu le cas d’une mineure vendue sur Backpage forcée à accomplir des actes sexuels un revolver sur la tempe, et ayant subi des viols collectifs répétés si violents qu’elle a eu des crises d’épilepsie (13). Le National Center for Missing and Exploited Children (Centre national pour les enfants disparus et exploités) a déclaré que 74% des cas dont ils ont eu à s’occuper récemment sont passés par des annonces sur Backpage et que en 5 ans, il y a eu une augmentation de 800% du nombre d’enfants trafiqués, la plupart sur ces sites (14).
Parmi ces personnes trafiquées, un nombre important sont des mineur-es. Plusieurs procès ont été lancés contre ces sites par des parents d’enfants ou des ex-enfants qui y ont été vendus par des trafiquants. Un article du New York Times (07/04/2018) souligne que les annonces proposant des mineur-es utilisent un langage codé : les transparents « Lolita », « 100% young » (100% jeune), « Amber Alert » (code utilisé pour signaler les disparitions d’enfants), « daddy’s candy » (bonbons pour papa), ou le moins évident « new in town » (nouvelle en ville). Il y a eu le cas d’une mineure vendue sur Backpage forcée à accomplir des actes sexuels un revolver sur la tempe, et ayant subi des viols collectifs répétés si violents qu’elle a eu des crises d’épilepsie (13). Le National Center for Missing and Exploited Children (Centre national pour les enfants disparus et exploités) a déclaré que 74% des cas dont ils ont eu à s’occuper récemment sont passés par des annonces sur Backpage et que en 5 ans, il y a eu une augmentation de 800% du nombre d’enfants trafiqués, la plupart sur ces sites (14).Parmi ces personnes trafiquées, un nombre important sont des mineur-es. Plusieurs procès ont été lancés contre ces sites par des parents d’enfants ou des ex-enfants qui y ont été vendus par des trafiquants. Un article du New York Times (07/04/2018) souligne que les annonces proposant des mineur-es utilisent un langage codé : les transparents « Lolita », « 100% young » (100% jeune), « Amber Alert » (code utilisé pour signaler les disparitions d’enfants), « daddy’s candy » (bonbons pour papa), ou le moins évident « new in town » (nouvelle en ville). Il y a eu le cas d’une mineure vendue sur Backpage forcée à accomplir des actes sexuels un revolver sur la tempe, et ayant subi des viols collectifs répétés si violents qu’elle a eu des crises d’épilepsie (13). Le National Center for Missing and Exploited Children (Centre national pour les enfants disparus et exploités) a déclaré que 74% des cas dont ils ont eu à s’occuper récemment sont passés par des annonces sur Backpage et que en 5 ans, il y a eu une augmentation de 800% du nombre d’enfants trafiqués, la plupart sur ces sites (14). (...)
Les leçons du néo-libéralisme sur le recours à la délocalisation pour maximiser les profits, pratiquer l’évasion fiscale et garantir leur impunité ont été parfaitement apprises par les managers des multinationales de l’industrie du sexe.
Les compagnies creuses
Une autre stratégie managériale néo-libérale adoptée par les « bordels en ligne » est le schéma organisationnel de la « compagnie creuse », ce que Naomi Klein appelle le « modèle de management Nike » : la compagnie fonctionne avec un petit groupe de « competence workers » et une majorité de temporaires : ces compagnies qui génèrent des profits considérables n’ont qu’un très petit nombre d’employés en CDI. L’équipe permanente qui fait tourner la compagnie ne dépasse pas habituellement 30/40 employés, complétés par des centaines de travailleurs temporaires recrutés selon les besoins. (...)
Il est intéressant de noter comment ces hommes sont passés en douceur de la contreculture au proxénétisme en passant par la start-up attitude – jusqu’au proxénétisme de femmes et d’enfants trafiqués, et à la facilitation de toutes sortes de crimes. Craigslist et Backpage n’ont pas seulement été accusés de liens avec le trafic de mineurs, plusieurs femmes, dont des femmes prostituées, ont aussi été assassinées suite à des rencontres faites via des annonces passées sur ces sites. Backpage a fait l’objet de pas moins de 93 chefs d’accusation de la part de la justice américaine et son PDG Carl Ferrer a plaidé coupable devant les cours de justice d’Arizona et du Texas des charges de « blanchiment d’argent et conspiration en vue de faciliter la prostitution, et publication d’annonces prostituant des mineurs » et « avoir aidé les rédacteurs à rédiger les textes d’annonces de telle façon qu’il ne soit pas dit explicitement qu’il s’agissait de vente de services sexuels » (17). Ces hommes ont été condamné à des peines de prison et même si le PDG a été libéré sous caution – une caution très importante – ils ont dû payer des amendes énormes – dont 500 000 $ pour blanchiment d’argent.
Uberisation de l’industrie du sexe (...)
Le mythe de la travailleuse indépendante
Selon eux, la femme exerçant la prostitution dans leurs bordels n’est pas une employée, c’est une cliente (...)
Derrière l’image moderne et glamour de la prostituée-travailleuse indépendante et du manager de bordel-businessman se cache la violence archaïque des « clients » et des proxénète – la violence néo-libérale redoublant la violence intrinsèque du « plus vieux métier du monde ».
Concentration : chaines de bordels et mega-bordels
Une autre tendance néo-capitaliste affectant l’industrie du sexe est la concentration. Dans la prostitution moderne, la femme prostituée qui passe ses annonces elle-même et reçoit chez elle est devenue une rareté. Ce qui est en train de devenir une nouvelle tendance de l’industrie du sexe – en plus des bordels en ligne – ce sont les méga-bordels et les chaînes de bordels. (...)
Les plus grandes chaînes de bordels sont allemandes. Selon les informations fournies par des abolitionnistes allemandes, les trois grandes chaînes de bordels en Allemagne sont les Paradise, les Pascha, et les bordels du « prince » Marcus von Anhalt. (...)
Ces chaînes de bordels mettent en œuvre des stratégies commerciales néo-libérales : « happy hour », discounts, cartes de fidélité, tarifs de groupe, tarifs seniors, tarifs pour enterrement de vie de garçon etc.
Ce type de capitalisme sauvage tend naturellement vers la monopolisation. C’est ce qui est en train de se passer en Allemagne actuellement (...)
Conséquences de la légalisation sur la société allemande
Le résultat de la légalisation est que 1,2 million d’hommes visitent un bordel chaque jour en Allemagne – souvent sans même se cacher – et que 2/3 des Allemands ont acheté du sexe au moins une fois. La prostitution et le proxénétisme sont banalisés, vus comme des jobs normaux, des proxénètes sont invités dans des émissions de télé-réalité, jouent dans des séries télé. La prostitution est un business tellement accepté socialement que des hommes d’affaires invitent leurs clients dans des bordels pour signer un contrat, et que le coût de ces visites est considéré comme frais de représentation remboursables par leur compagnie. (...)
La prostitution allemande, avec un CA de 18 milliards d’Euros par an, pèse lourd dans l’économie du pays.
Néo-patriarcat
La prostitution étant – avec le mariage – une des institutions fondatrices du patriarcat, moderniser la prostitution, afin qu’elle soit mieux organisée, plus rentable et qu’elle utilise les options offertes par la technologie moderne, revient objectivement à renforcer le système patriarcal. Cette modernisation néo-libérale de la prostitution a donc inévitablement des conséquences négatives pour toutes les femmes.
D’abord, le fait que la prostitution soit légale, et qu’elle ait l’image d’une activité économique moderne et parfaitement licite valide explicitement un certain nombre des fondements idéologiques du patriarcat : que les hommes ont un droit inconditionnel au sexe, que le sexe pour les hommes est un besoin vital non-négociable, comme la faim ou la soif. Que le but des rapports sexuels est l’orgasme et le plaisir masculins et que la satisfaction sexuelle des femmes ne fait pas partie de l’équation. Qu’une catégorie spéciale de femmes doit être vouée à la satisfaction des « besoins » sexuels masculins, qui sont recrutées parmi les plus pauvres et les plus vulnérables et que leur santé, leur bien-être et leur propre sexualité doit être sacrifiée au maintien de ce droit masculin. Que seuls les mâles ont une sexualité de sujet, autonome et auto-définie et que le rôle des femmes dans la sexualité consiste seulement à répondre aux demandes sexuelles des mâles. Que la sexualité masculine fonctionne sur l’invasion du corps féminin, l’effraction, la violation, sur le fait de dominer sa partenaire et de transgresser ses limites physiques et psychologiques. La sexualité masculine telle qu’exprimée par la prostitution énonce enfin ce principe fondamental du patriarcat – qu’il y a deux catégories de femmes – les mères et les « putains » – et que les hommes ont besoin des deux.
Concrètement – et sur la base du fait que deux Allemands sur trois ont acheté du sexe – cela signifie que les femmes allemandes doivent accepter le fait que leur partenaire visite des prostituées. Elles devront aussi accepter que leur fils, quand il aura 15 ans, sera probablement amené dans un bordel par ses copains. Elles ne doivent pas s’offusquer si leur mari donne ses rendez-vous d’affaires dans un bordel. Elles devront se résigner au risque d’attraper une MST si leur conjoint a eu des rapports sexuels non-protégés avec une prostituée avant d’avoir de rapports sexuels avec elles. Sans parler de la perte de confiance et de la grande détresse psychologique qu’entraîne pour ces « Schattenfrauen » (femmes de l’ombre) le fait de savoir que leur mari est client de la prostitution (22). Les femmes allemandes savent aussi qu’elles ne doivent pas aller dans certains quartiers, sous peine d’être harcelées comme si elles étaient elles-mêmes des prostituées. Elles doivent s’habituer au fait que, si elles se rendent avec des amies dans un bar, elles seront la cible d’un harcèlement sexuel insistant de la part des hommes présents – comportement qui est considéré socialement inacceptable en Suède. D’une façon générale, le comportement des hommes envers toutes les femmes est affecté si la prostitution et la pornographie sont socialement légitimées et omniprésentes. (...)