C’est un témoignage fort. Amir a, pendant ses dix ans de gendarmerie, subi un racisme frontal. Il raconte les mots de ses collègues « bougnoules », « singes »… Mais aussi les fantasmes de radicalisation et l’inertie de sa hiérarchie.
Assis dans les bureaux de StreetPress, le gendarme Amir (1) déballe tout : les propos racistes qu’il a entendus et lus pendant des années, sa mise au placard suite à ses dénonciations, et les folles accusations de radicalisation portées à son encontre. L’homme est droit dans ses bottes, il a un haut sens du devoir en tant que gendarme. Né à Lille, ce trentenaire aux épaules carrées, les cheveux et la barbe taillés finement, raconte son parcours qui l’a amené à quitter la gendarmerie et ranger son uniforme. Il est parti début septembre. Il n’est pas le seul. Dans son unité, deux autres gendarmes ont quitté le peloton et un troisième a pris un congé sans solde. (...)
C’est en dernier recours qu’Amir a choisi de se confier à StreetPress. Il a, avant ça, tiré à de multiples reprises en interne, la sonnette d’alarme. Il a notamment saisi l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) qui a lancé une enquête. Mais celle-ci n’a rien donné. Il est accompagné par la maison des lanceurs d’alerte (MLA), qui lui a reconnu le statut. (...)
L’affaire illustre le « parcours du combattant pour qu’il y ait vraiment des suites et des sanctions des personnes qui auraient commis des manquements déontologiques voire même qui auraient commis – si c’est un jour qualifié comme tel – des délits » et les difficultés rencontrées pour être « protégée de son administration suite à ses différents signalements ».
Faut faire avec
Quand il intègre la gendarmerie, Amir ne prend pas immédiatement le déferlement raciste constant à bras-le-corps. Il est nouveau et ne veut « pas faire de vagues ». D’autant que les autres gendarmes d’origine maghrébine à Maison-Alfort (94), là depuis plusieurs années, subissent sans rien dire. Ils « avaient lâché » (...)
« Ils nous disaient : “Untel est facho, vous faites gaffe mais faut s’y faire”. » (...)
« C’étaient des propos quotidiens. Toutes les minorités, c’était systématique. »
Les fonctionnaires racistes enterrent aussi le choc des propos par l’humour. « C’était toujours présenté comme des blagues. Forcément, ce n’est pas facile d’aller à l’encontre de ça. On n’ose pas casser l’ambiance », se souvient Ilyès. Il cite par exemple des agents qui se sont félicités en rigolant d’avoir reçu leur « carte du FN ». Certains gendarmes se sont parfois tournés vers Amir lorsqu’ils avaient perdu quelque chose en riant :
« Rends le moi, ça ne peut être que toi, il n’y a pas d’autre Arabe. »
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Dans les camions de maintien de l’ordre, on regrette aussi à voix haute « le temps des ratonnades » et l’époque « où on les jetaient dans la Seine ». Les Juifs sont eux surnommés les « youpins » ou « les pinces » et les femmes sont visées par des propos sexistes ou islamophobes. Celles qui sont voilées sont notamment appelées « Belphegor » ou « Batman ». (...)
« Dans un escadron, c’est ambiance rugby, saucisson sec et bière. Un peu beauf. Il faut adhérer au groupe si vous voulez bien vivre. Comme Amir a toujours essayé de porter ses valeurs, ça a toujours été compliqué pour lui. » (...)
Le trentenaire reproche par exemple certains excès de ses collègues avec l’alcool. À plusieurs reprises, il aurait vu des gendarmes être encore ivres de la veille tout en étant en service et armés pour des interventions ou du maintien de l’ordre. Le tout est confirmé dans des rapports par quatre autres pandores. Tous assurent que la hiérarchie sait et couvre ces faits. Un des lieutenants-colonels aurait notamment confié « avec dépit » à un membre de l’escadron :
« Vous savez, l’alcool est toléré en gendarmerie, pas les Arabes. »
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StreetPress a contacté la gendarmerie pour répondre aux multiples questionnements lancés par Amir et sa situation. À notre dizaine de questions, le service presse des pandores a répondu ces quelques lignes :
« La gendarmerie nationale ne tolère aucun comportement qui serait contraire à ses valeurs. Les comportements individuels auxquels vous faites référence ont été sanctionnés sur un plan disciplinaire. »
Nous n’aurons pas le détail de ces sanctions. On est priés de les croire sur parole…