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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Un policier émirati accusé de torture prend la tête d’Interpol
Article mis en ligne le 26 novembre 2021

Malgré plusieurs plaintes et accusations d’actes de torture, Ahmed Nasser al-Raisi, inspecteur général de la police des Émirats arabes unis, a été élu président de l’organisation mondiale de police ce jeudi 25 novembre, à Istanbul. Un vote qui assoit l’influence démesurée d’Abou Dhabi sur l’institution. (...)

Le major général émirati va désormais diriger pour quatre ans le comité exécutif d’Interpol, composé de treize hauts policiers internationaux. Il sera chargé de superviser la gestion et le travail du secrétaire général, l’Allemand Jürgen Stock, véritable patron de l’organisation. Comme président d’Interpol, Ahmed Nasser al-Raisi aura un rôle très représentatif, mais ô combien symbolique, auprès des polices du monde entier. « Au cours des trois dernières années, j’ai travaillé avec M. Al-Raisi dans son ancien rôle de délégué au comité exécutif. J’ai hâte de travailler en étroite collaboration avec lui pour veiller à ce qu’Interpol continue de remplir son mandat et de soutenir la coopération policière internationale », a déclaré Jürgen Stock après le résultat de cette élection. (...)

Plusieurs plaintes pour torture ont été déposées en 2021 par deux citoyens anglais, Matthew Hedges et Ali Ahmad, en France, alors que le siège d’Interpol est basé à Lyon, mais aussi en Turquie, qui accueillait cette semaine l’assemblée générale de l’organisation, et, selon nos informations, en Grande-Bretagne.

En juin dernier, l’avocat William Bourdon avait également déposé une plainte pour « tortures et actes de barbarie » contre Ahmed Nasser al-Raisi au tribunal judiciaire de Paris, au nom de l’activiste émirati des droits humains Ahmed Mansour, emprisonné dans les geôles émiraties depuis 2017. Contactés par Mediapart sur ces accusations, ni le général Al-Raisi ni le ministère de l’intérieur des Émirats arabes unis n’ont répondu à nos questions.
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À l’international, de nombreuses ONG et victimes s’indignent de cette nomination. « Cet individu est à la tête de la police mondiale. C’est quelqu’un qui a été accusé de torture, et qui est le représentant d’un système judiciaire très critiqué pour violer les droits humains. C’est juste envoyer le mauvais message à la communauté internationale, et dire que c’est peut-être ce que la police est autorisée à faire », critique Bruno Min, directeur de l’ONG britannique Fair Trials International, auprès de Mediapart. (...)

En France, le maire écologiste de Lyon, Grégory Doucet, dont la ville abrite le siège mondial d’Interpol, a qualifié sur Twitter l’élection du général Al-Raisi de « honte ». « Comment un homme suspecté de tortures peut-il prendre la tête de l’organisation mondiale des polices ? Je condamne fermement cette grave atteinte au respect des droits humains et à l’image de l’institution. » (...)

Par leur silence, la France et ses alliés se sont rendus complices de cette présidence de la honte. (...)

Le député (ex-LREM) lyonnais Hubert Julien-Laferrière, qui se mobilise depuis des mois à l’Assemblée nationale contre l’élection du général émirati, en interpellant notamment Emmanuel Macron, a déclaré pour sa part sur Twitter regretter « profondément que cette institution prestigieuse soit désormais présidée par un individu coupable de nombreuses violations des droits de l’homme. Par leur silence, la France et ses alliés se sont rendus complices de cette présidence de la honte ».
Ni Gérald Darmanin ni Emmanuel Macron n’ont pour l’instant réagi officiellement à l’élection du policier émirati.
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L’élection d’Ahmed Nasser al-Raisi montre le poids démesuré qu’ont pris les Émirats arabes unis, en seulement quelques années, au sein de l’agence policière. Interpol, qui dispose d’un budget, faible au vu de ses missions, d’environ 150 millions d’euros par an, s’est vu offrir un don de 50 millions d’euros sur la période 2016-2021 par les Émirats arabes unis. Ce qui fait de ce petit état pétrolier de 10 millions d’habitants le deuxième contributeur d’Interpol derrière les États-Unis.
Ce don de 50 millions d’euros des Émirats est passé par une curieuse entité, la Fondation pour un monde plus sûr, basée à Genève, où se croisent des personnalités politiques, des exilés fiscaux et un ancien grand flic reconverti dans le renseignement international, comme Mediapart et Arte l’ont révélé. Plusieurs d’entre eux, comme Carlos Ghosn, ancien PDG de Renault-Nissan, ont abandonné leur mandat pour cause de poursuites pénales.
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À l’instar d’autres régimes autoritaires, comme la Biélorussie, la Turquie ou la Russie, les Émirats dévoient le système des notices rouges de l’organisation criminelle de police. En effet, le petit État du Golfe utilise les célèbres avis de recherches d’Interpol, normalement réservés pour des crimes graves, à des fins civiles. En 2018, Robert Urwin, citoyen britannique, a ainsi été emprisonné quarante jours en Ukraine, aux côtés d’assassins et de violeurs. Son crime ? Un chèque refusé treize ans plus tôt aux Émirats arabes unis. (...)