Mary Wollstonecraft eut une pensée hardie et une vie peu conformiste. Partie prenante des débats que la Révolution française suscita en Angleterre et activement liée au radicalisme, elle politisa sa réflexion sur l’oppression des femmes, notamment à la lumière de la critique du despotisme.
L’Anglaise Mary Wollstonecraft (1759-1797) a été un peu oubliée, notamment de ce côté-ci de la Manche. Elle aura pourtant été l’une des premières à penser le sort des femmes en termes politiques. Portant dans sa vie même une volonté remarquable de renverser les vieux obstacles, elle fut une figure centrale du féminisme, mais aussi du mouvement radical britannique. L’historien marxiste Edward P. Thompson a montré son rôle déterminant dans la cristallisation d’une première conscience de classe ouvrière en Angleterre.
Les « radicaux » regroupaient depuis les années 1760 des réformistes de la classe moyenne. À partir de 1789, les revendications démocratiques, l’influence du courant jacobin, la volonté de rejeter l’ordre de l’oligarchie aristocratique et marchande vont donner au mouvement une autre ampleur. Deux théoriciens contribuent à cet éveil : Thomas Paine, adepte enthousiaste des principes de la révolution américaine et de la Révolution française, dont Les Droits de l’homme (1791) sont vite érigés en bible du radicalisme démocratique, exerçant une énorme influence sur le monde du travail ; et William Godwin, pasteur ayant quitté l’Église, premier représentant de la pensée socialiste, qui prône dans son Enquête sur la justice politique (1793) une doctrine à la fois anarchiste et optimiste fondée sur la perfectibilité indéfinie de l’homme et de la société (1). Au cours des années 1790 se déchaîne la « guerre des pamphlets » ; elle oppose notamment Paine et Edmund Burke, dont les Réflexions sur la révolution de France exercent une influence considérable en Angleterre, et contribuent à retourner l’opinion publique et la bourgeoisie progressiste contre la Révolution et les « jacobins » anglais. Mary Wollstonecraft sera une actrice essentielle de ce débat.
Ses débuts dans la vie avaient pourtant été beaucoup plus classiques. Née dans la bourgeoisie commerçante et industrielle (l’un de ses grands-pères était marchand de vin, l’autre propriétaire d’une petite soierie), elle connaît l’étroitesse du champ des possibles féminins — sa réduction, même, à une époque où la fabrication industrielle des biens de consommation courante et l’émulation bourgeoise en matière de courtoisie aristocratique tendent à transformer les femmes en « anges du foyer » prévictoriens. Elle a subi directement les conséquences de ce grand enfermement. Elle a été témoin de l’autorité abusive d’un père despotique et de l’apathie d’une mère soumise à son époux, dont elle dressera un portrait à charge dans son premier roman (...)
Wollstonecraft rencontre le radicalisme en même temps qu’elle accède à l’indépendance financière grâce à ses écrits.
Mais c’est la Révolution française qui induit chez elle le tournant le plus significatif. Elle écrit, avant Paine, une Défense des droits de l’homme (1790) qui fait d’elle une intellectuelle reconnue, bien établie dans les milieux radicaux (et masculins) de la métropole.(...)
La Révolution conduit Wollstonecraft à appliquer la critique radicale du despotisme à l’expérience féminine. Elle peut alors condamner la condition « dégradée » des femmes comme le résultat non plus d’une mauvaise éducation, mais d’une oppression systématique, d’un esclavage organisé par la tyrannie masculine. Mais il y a plus, entre les deux Défenses, qu’un simple transfert. Sa critique répétée, dans la première, du « voile » jeté par le faste royal et aristocratique sur la nudité de l’oppression du peuple (dont Burke préconise le maintien) la rend particulièrement sensible à la dimension idéologique de la domination. Même si elle ne parle pas d’« idéologie », c’est bien une critique de celle de la féminité, et de son rôle dans la perpétuation de l’avilissement et de l’asservissement des femmes, qu’elle développe dans la seconde Défense.(...)
Wollstonecraft propose ainsi une théorie de la construction des « caractères sexués » qui anticipe le féminisme des années 1960 et les études de genre.(...)
l’esprit, pour elle, n’a pas de sexe. De fait, elle se contente de revendiquer l’ouverture de la carrière libérale aux talents féminins et de rêver au jour où les femmes deviendront députées, sans même réclamer pour elles le droit de vote, que seul Thomas Spence défend au même moment. L’impossibilité d’écrire le désir féminin, à une époque où le seul fait d’être auteure est déjà bien immoral, se traduit dans son œuvre par des disjonctions stylistiques frappantes : la philosophie asexuée cède la place à des envolées sentimentales qui la font tomber dans les travers féminins qu’elle dénonce. Mais quand, dans le Paris révolutionnaire où elle se rend seule, elle entame une liaison mouvementée avec un aventurier américain (dont elle a une première fille), quand elle est la maîtresse de Godwin (qui voit dans le mariage un « odieux monopole », mais qui l’épousera après une grossesse imprévue), quand tous deux choisissent la non-cohabitation (chacun jugeant le métier d’écrivain peu compatible avec la vie conjugale), quand elle vit, plus jeune, une amitié passionnée avec Fanny Blood (où certains voient une relation lesbienne (8)), elle revendique et pratique bien une forme de liberté sexuelle qui lui attirera les foudres de la presse conservatrice, mais aussi de certains radicaux.
Après sa mort, à 38 ans, à la naissance de sa seconde fille, la dissémination de ses idées sera lente, freinée par la virulence de la presse conservatrice à son encontre, par l’effondrement du mouvement radical sous les coups du gouvernement conservateur de William Pitt le Jeune et par la misogynie persistante du radicalisme masculin. La constitution d’un mouvement féministe en Angleterre ne se développera véritablement qu’un siècle plus tard(...)
le legs le plus direct de Wollstonecraft aura peut-être été sa seconde fille, Mary. Celle-ci reproduit à la génération suivante l’audace à la fois intellectuelle et sexuelle de sa mère, en s’enfuyant à 16 ans avec le jeune poète Percy Bysshe Shelley, marié et père de famille, et en publiant à 20 ans Frankenstein, l’un des grands romans de la modernité. Un livre qui se mêle ouvertement de science et de philosophie — un peu moins directement de politique —, et que la postérité, cette fois, n’a pas oublié.