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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Affaire Chikirou : les faits face à une communication mensongère
#Chiricou #LFI #communication #LFI
Article mis en ligne le 30 septembre 2024
dernière modification le 28 septembre 2024

Depuis sa mise en examen dans l’affaire de la campagne 2017 de Jean-Luc Mélenchon, la députée Sophia Chikirou multiplie les protestations contre un « acharnement judiciaire » dans un dossier qui serait vide. Mediapart publie les éléments ayant justifié sa mise en examen.

Depuis sa mise en examen le 24 septembre pour escroquerie aggravée, abus de biens sociaux et recel d’abus de confiance dans l’affaire du financement de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, la députée Sophia Chikirou (La France insoumise, LFI), figure centrale du camp mélenchoniste, opte pour une communication publique qui se situe à l’exact opposé de son attitude judiciaire.

Alors que la parlementaire a refusé de répondre aux questions des juges d’instruction, elle se répand depuis deux jours, en dehors du tribunal, sur les réseaux sociaux et sur son site internet pour dénoncer « une opération politico-judiciaire sans fin » et un « acharnement médiatique », mettant en cause de nombreux médias (Mediapart, Le Monde, Libération, l’émission « Complément d’enquête »…) pour leur traitement supposément mensonger de l’affaire. (...)

Pas de surfacturation ni d’enrichissement personnel ?

Dans nombre de ses tweets, la députée insoumise assure qu’elle n’a pas été mise en examen pour enrichissement personnel ou pour surfacturation. Difficile de lui donner tort : ni l’enrichissement personnel ni la surfacturation ne constituent des délits en tant que tels. En revanche, l’escroquerie aggravée, l’un des trois motifs de sa mise en examen (qui se fonde en droit sur un faisceau d’indices graves ou concordants), oui.

Lors d’une élection présidentielle, l’État rembourse aux candidat·es des dépenses de campagne. Or les juges d’instruction estiment que l’État a été « trompé » dans le cadre de la campagne de Jean-Luc Mélenchon, qui a demandé le remboursement de prestations suspectes (fictives ou surévaluées) de la part de Sophia Chikirou. En droit, de tels faits peuvent être qualifiés de « manœuvres frauduleuses ».

Plus précisément, Sophia Chikirou, via sa société Mediascop, a touché plus de 1,1 million d’euros de budget de communication de la campagne. Mais premier problème, selon les juges : en tant que directrice de la communication de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou était « la donneuse d’ordre » en matière de prestations de communication qu’elle faisait exécuter, sans bon de commande, par sa propre société.

La trésorière de la campagne de Mélenchon, Marie-Pierre Oprandi (également mise en examen), avait tenté de nier cette double casquette extrêmement embarrassante. Elle a assuré aux enquêteurs que Sophia Chikirou n’était qu’une « prestataire » mais pas la donneuse d’ordre, ni même une « militante ». Alors qu’elle dirigeait pourtant officiellement la communication du candidat insoumis.

À cela, il faut ajouter que, d’après l’enquête judiciaire, la société Mediascop facturait en dehors de tout cadre contractuel : ni propositions commerciales, ni devis, ni bons de commande. Elle ne présentait pas non plus de barème tarifaire préétabli. Sophia Chikirou imposait donc elle-même les prix de ses prestations de conseil et de communication. (...)

« Je vous dis tout. » Vraiment ?

Sur Twitter, Sophia Chikirou l’a juré concernant son dossier judiciaire : « Je vous dis tout. » Mais parmi les motifs de mise en examen qui la visent aujourd’hui, il y en a un dont elle ne parle jamais dans sa communication : le recel d’abus de confiance. Selon le Code pénal, l’abus de confiance est « le fait par une personne de détourner, au préjudice d’autrui, des fonds, des valeurs ou un bien quelconque qui lui ont été remis et qu’elle a acceptés à charge de les rendre, de les représenter ou d’en faire un usage déterminé ».

Dans le cas de la députée insoumise, celui-ci ne concerne pas la campagne présidentielle de 2017, mais des prestations de Mediascop pour l’eurodéputé Jean-Luc Mélenchon, qui devaient être prises en charge par le Parlement européen.

L’argent tardant à arriver, Sophia Chikirou est suspectée d’avoir bénéficié à l’été 2016 d’une « avance » de près de 10 000 euros versés depuis les comptes d’une association politique baptisée Polag, ayant pour objet de « promouvoir et diffuser les idées de la République sociale et de la révolution ». Or la prestation de Sophia Chikirou n’avait aucun lien avec les activités de cette association. (...)

Un ancien assistant parlementaire de Jean-Luc Mélenchon, Laurent M., a reconnu les faits en audition. Il a parlé d’une « erreur », admettant que les fonds versés avaient été ponctionnés dans la trésorerie d’une association sans lien avec le travail de Sophia Chikirou. Pis : l’« avance » n’a jamais été remboursée. (...)

Un cafetière-gate ?

Sophia Chikirou a été en revanche beaucoup plus prolixe sur l’abus de biens sociaux qui lui est également reproché. « 1 machine à café et 1 micro-ondes... Une affaire sérieuse ! », a-t-elle raillé à de multiples reprises sur Twitter.

Elle a raison : les juges la poursuivent en effet pour avoir fait supporter à sa société l’achat d’une télévision, d’un micro-ondes et d’une machine à café qui ont été retrouvés à son domicile personnel et destinés, d’après sa mise en examen, à son usage personnel. Ce que la députée dément formellement, expliquant qu’il s’agissait de matériel qu’elle avait entreposé chez elle le temps que sa société s’installe dans ses locaux.

Habilement, Sophia Chikirou oriente sa riposte sur ce volet de l’enquête, qui ne pèse pas bien lourd au regard du reste.

Une remise en cause de la séparation des pouvoirs ?

Sophia Chikirou veut pour preuve de l’acharnement judiciaire dont elle serait l’objet une scène qu’elle a racontée sur les réseaux sociaux au sortir de sa mise en examen : « Ce matin, sachez que l’audition s’est déroulée en présence du “surveillant général”, envoyé spécial du parquet : le vice-procureur qui semblait ainsi contrôler les deux juges d’instruction. Séparation des pouvoirs ? »

Il y a beaucoup de sous-textes dans cette affirmation, totalement farfelue d’un point de vue juridique, mais efficace politiquement pour celles et ceux qui ne maîtriseraient pas la pratique judiciaire. (...)

Sophia Chikirou veut entretenir l’idée d’un dossier piloté en sous-main par le pouvoir politique.

Seulement voilà, rien n’est plus faux. Contrairement aux procureur·es, les juges d’instruction sont statutairement indépendant·es et aucun·e représentant·e du parquet n’a la possibilité de les contrôler, d’aucune manière. En revanche, il est courant qu’un·e procureur·e vienne assister à une audition. Le Code de procédure pénale l’autorise même à poser des questions. Ce à quoi Sophia Chikirou a assisté est par conséquent tout ce qu’il y a de plus banal dans la vie judiciaire.

Et la séparation des pouvoirs n’a par définition rien à voir avec cela, les procureurs et les juges étant les acteurs institutionnels d’un même pouvoir, le pouvoir judiciaire.
Un juge politique ?

C’est la bête noire de Sophia Chikirou depuis des années. Il s’appelle Dominique Blanc et a été pendant longtemps chargé de l’instruction sur la campagne de Mélenchon, celui qui a prononcé les mises en examen de la trésorière Marie-Pierre Oprandi, du député Bastien Lachaud et de l’association L’Ère du peuple. Dominique Blanc travaillait en co-saisine avec une collègue du pôle d’instruction de Paris, Virginie Tilmont.

Mais la magistrate est effacée de l’histoire par Sophia Chikirou, qui réserve ses flèches à ce magistrat « tendance PS, soutien de Hollande, proche d’Alain Rousset [président de la région Nouvelle-Aquitaine, où Dominique Blanc a travaillé un temps comme juriste – ndlr] ».

La députée insoumise est très virulente à son égard (...)

Mais une fois de plus, ce qu’avance la députée de Paris ne résiste pas à l’examen des faits. Et pour une raison simple : Dominique Blanc n’est plus chargé de l’affaire depuis septembre 2022, et ce n’est donc pas lui qui a mis en examen Sophia Chikirou, mais deux magistrates.

Les attaques répétées de Sophia Chikirou contre Dominique Blanc ont par ailleurs ceci d’étonnant que plusieurs cadres de La France insoumise avaient applaudi une précédente décision prise par le même magistrat dans le dossier. (...)

Un journaliste de « Libé » condamné ?

Dans sa charge à la sulfateuse contre des médias qui ont enquêté sur ses pratiques, Sophia Chikirou s’en est pris à un journaliste de Libération, Jérôme Lefilliâtre (aujourd’hui au Monde), qui aurait été reconnu coupable de « diffamation de “bonne foi” » par un tribunal. « Déontologiquement, on peut se demander s’il est normal qu’il continue d’écrire sur la députée… », peut-on lire sur le site de Sophia Chikirou.

Poursuivis pour un article publié en 2018, Libération et son journaliste ont, au contraire, été relaxés le 14 mai 2021 par le tribunal correctionnel de Paris, qui a donc donné tort à la parlementaire mélenchoniste.

Contrairement à ce que semble sous-entendre Sophia Chikirou, un journaliste a le droit de révéler des faits dérangeants pour quelqu’un, à condition qu’il ait les éléments pour ce faire (...) (...)

Pour information, Sophia Chikirou n’a jamais poursuivi Mediapart.