Le reportage avait déclenché une polémique nationale et suscite encore aujourd’hui des commentaires politiques à tout va. Le 7 décembre 2016, France 2 diffusait un reportage tendant à montrer qu’un bar PMU de Sevran en Seine-saint-Denis refusait l’accès aux femmes. Contre-enquête.
(...) Dans ce sujet sur l’accès des femmes à l’espace public dans certains quartiers, une séquence d’1 minute 25 en caméra cachée réalisée par deux militantes de l’association “La Brigade des mères”, Nadia Remadna et Aziza Sayah, était consacrée à cet établissement de Sevran avec cette conclusion : ce bar interdit l’entrée aux femmes. Aujourd’hui, le patron veut en finir avec ce qu’il appelle “un mensonge”. “J’ai organisé ce buffet pour montrer qu’on laisse rentrer tout le monde. Il est important de casser cette fausse image”. Le propriétaire a bien informé quelques journalistes de son événement mais hormis le Bondy Blog, aucun média n’a fait le déplacement.
“On nous salit, on nous stigmatise, on nous dénigre, alors que c’est faux. Cette histoire a profondément touché à la dignité des gens” (...)
Nathalie Bayon regrette “ces traitements journalistiques qui tapent toujours sur les mêmes”. Et de poursuivre : “J’ai habité dans un immeuble juste à côté de ce bar pendant plus de 15 ans et je n’ai jamais eu de problème, je suis très choquée. Je crois que ce qui m’a le plus marqué c’est lorsque nous avons organisé une réunion de quartier juste après la polémique et que les habitants demandaient à ce que le maire réagisse. On nous disait : ‘Mais on nous salit, on nous stigmatise, on nous dénigre, alors que c’est faux’. Cette histoire a profondément touché à la dignité des gens”. (...)
La séquence qui vise le bar PMU est clairement à charge et le commentaire de la journaliste de France 2, Caroline Sinz, sans équivoque. Elle décrit un “bar où il n’y a que des hommes, pas très accueillants”, où “les hommes rejettent les femmes”. L’affaire avait été l’objet d’instrumentalisations politiques de tous bords notamment durant la campagne de la primaire à gauche, devenue, encore aujourd’hui, objet de réactions et commentaires politiques et médiatiques quasi quotidiens, le bar en question étant décrit comme une preuve de la manifestation de l’islamisme radical dans les quartiers. Deux mois plus tard, nous avons voulu aller voir de nos propres yeux ce qu’il en était. Au total, nous nous y sommes rendues à quatre reprises dont deux sans prévenir de notre arrivée, et à chaque fois, nous y sommes restées plusieurs heures. (...)
“Ce qu’on a vécu, c’est une blessure, une souffrance, parce que je suis, parce que nous sommes à des années lumières de cette image qui a été donnée de nous, de moi. Ils ignorent le mal que cela fait. D’autres, nombreux, auraient pété les plombs, heureusement que je suis solide”.
Il nous raconte l’impact de la polémique sur ses filles de 22 et 26 ans, toutes deux étudiantes à l’université, qui ont souffert de cette affaire tombée en plein pendant leur période d’examens à la fac. Son épouse, Fatiha, employée d’une collectivité, une brune, très chic, coupe au carré, nous raconte cette lettre de menaces envoyée à l’adresse de son établissement avec ces mots : “On va te brûler“.
La réputation du bar en a pris un sacré coup. Le chiffre d’affaires du commerce a baissé de 10 à 15% depuis la diffusion du reportage. “Il y a des gens qui ne viennent plus et il y a celles et ceux qui passent devant et qui nous lancent des anathèmes, rapporte Amar. (...)
Ce qui nous surprend aussi, c’est la fréquentation de l’établissement par des femmes, à aucun moment évoquée dans le reportage de France 2. Certes, elles sont bien moins nombreuses que les hommes à fréquenter l’établissement. “C’est un bar PMU, assure Malika*, une habitante du quartier. Un endroit où ça joue plus au grattage qu’autre chose. Je n’y vais pas parce que c’est pas un endroit où j’ai envie de me poser. Il y a bien d’autres lieux pour cela”.
L’établissement a tout de même une clientèle féminine et fidèle, dont certaines viennent tous les jours. (...)
Matthieu Fauroux, aussi, journaliste à Complément d’enquête, émission diffusée sur France 2. Début janvier, il a passé plusieurs heures à Sevran dans le cadre de repérages pour un éventuel sujet d’un numéro consacré aux femmes. Il avait lui aussi poussé la porte du bar PMU d’Amar. “La séquence aurait été intégrée dans un reportage plus global sur la place des femmes dans l’espace public. J’ai passé une journée là-bas, j’ai même été voir d’autres cafés. Dans ce bar PMU précisément, oui, j’ai bien vu qu’il y avait des femmes et que c’était des clientes fidèles, je leur ai parlé”. Pourquoi alors ne pas avoir diffusé une enquête montrant que cet établissement ne rejette par les femmes, comme l’affirme pourtant le 20h de France 2 ? “Parce qu’on a décidé de faire autre chose, et moi, j’ai ensuite travaillé sur un sujet consacré à Jacqueline Sauvage”, se justifie-t-il.
À cette époque, Amar Salhi s’entretient même au téléphone avec Nicolas Poincaré, le présentateur. “Il voulait venir faire un plateau dans le café en y installant les fameux fauteuils rouges. Nous étions prêts à le faire à la condition de récupérer l’ensemble de l’enregistrement de la caméra cachée. On nous a répondu que ce n’était pas possible, nous avons alors décliné la proposition”.
Finalement, dans ce numéro spécial de Complément d’enquête consacré aux femmes, diffusé le 9 février, il n’y aura eu ni fauteuils rouges dans le bar d’Amar, ni sujet sur Sevran.
Amar Salhi, propriétaire du bar PMU : “Juste après qu’elles soient entrées dans le café, j’ai invité madame Remadna et madame Sayah à s’installer et à consommer mais ça n’apparaît pas dans le reportage de France 2” (...)
Amar Salhi reproche à la journaliste, Caroline Sinz, de “ne pas avoir fait son travail, c’est-à-dire, venir voir par elle-même. Elle n’a pas mené d’enquête. Confier une caméra cachée à une tierce personne sans ensuite faire son travail de vérification, c’est délirant”, nous confie-t-il. “Comment faire un travail journalistique sérieux sans venir sur place. Elle n’est jamais venue ici !”
Surtout, le propriétaire critique fortement le montage de la séquence consacrée à son établissement. Tout d’abord, sur la durée, Amar Salhi affirme que les deux militantes de “la Brigades mères”, Nadia Remadna et Aziza Sayah, sont restées environ 20 minutes sur place, alors que la séquence en caméra cachée consacrée à son bar diffusée à l’antenne ne dure qu’1 min 25 au total. Dans la vidéo telle que diffusée par France 2, on entend le commentaire de la journaliste indiquer que “le patron du bar n’a pas envie de discuter” en référence à celui qui a l’échange avec la militante Nadia Remadna et qui prononce à ce moment-là ces mots : “Le mieux c’est d’attendre dehors. Ici, il n’y a que des hommes”. Amar assure que ce n’est pas lui que l’on voit et qu’on entend à ce moment-là. “Pourquoi le commentaire dit qu’il s’agit de moi, propriétaire, alors que j’étais à ce moment-là derrière le comptoir ? Et pourquoi dire que le patron n’a pas envie de discuter alors qu’à aucun moment elles ne m’ont interpellé ?“ (...)
Nadia Remadna, de “la Brigade des mères” : “Ni moi, ni Aziza n’avons dit qu’il n’y avait aucune femme qui rentrait dans ce bar” (...)
Nous avons cherché à joindre Caroline Sinz, la journaliste auteur du reportage. Elle n’a pas souhaité répondre à nos questions, nous renvoyant au service de communication de France 2 qui nous indique “ne pas commenter le travail d’investigation des journalistes”.
Plainte contre France Télévisions pour diffamation et provocation à la haine raciale (...)