Que l’État et les réacs fassent feu de tout bois pour faire renaître en nous l’esprit de sacrifice et l’amour de la patrie, on l’avait vu venir. Mais que la gôche arpente à nouveau les sentiers guerriers, ça nous hérisse le crin. Réaction à chaud contre le retour du nationalisme belliqueux.
27 novembre, Varces, dans le Vercors, haut lieu de la Résistance contre l’occupation nazie. L’endroit idéal pour le chef de l’État d’annoncer le rétablissement du service « purement militaire » et volontaire de dix mois. Emmanuel Macron s’y voit déjà : « Notre jeunesse a soif d’engagement. Il existe une génération prête à se lever pour la patrie. Notre armée est le cadre naturel d’expression de ce besoin de servir. » Brrr… On aimerait rire, mais on ne rit plus.
Parce qu’une semaine plus tôt, son chef d’état-major Fabien Mandon prévient que le pays ferait bien d’être « prêt à perdre ses enfants ». Parce que le 10 décembre, entre mille et une coupes budgétaires, 411 députés sur 521 votent l’augmentation des crédits pour l’armée et la future « réactualisation » de la loi de programmation militaire 2024-2030 en ce sens. Objectif : « envoyer un message à nos alliés comme à nos compétiteurs pour leur montrer que nous nous retrouvons sur l’essentiel, c’est-à-dire la sécurité et l’indépendance nationale » (Sébastien Lecornu).
C’est chose faite, grâce aux socialistes qui ont pieusement convergé, et aux écologistes qui se sont courageusement abstenus. Quant aux insoumis, qui ont voté contre, loin d’un sursaut antimilitariste, le député Bastien Lachaud fustige un budget trop affecté aux « munitions et [à l’] entraînement […] au lieu de développer de nouvelles capacités militaires ».
Les sirènes de la guerre sont déclenchées, et jusqu’aux médias un peu « de gauche », la course à l’armement semble se justifier, ou au moins être discutée2. Alors à CQFD, on rappelle que l’idée d’une nation à défendre à tout prix, c’est une chimère pour un carnage civilisationnel garanti. (...)
« pour la survie de notre modèle démocratique ». Un argument qui se veut de poids, et qu’on retrouve quotidiennement sur les plateaux télé. Mais de quel « modèle démocratique » parle-t-on ? Celui qui multiplie les États d’urgence, use à l’envi de l’article 49.3, et permet à Macron d’outrepasser le vote des dernières élections législatives3 ? Celui qui réprime dans le sang les mouvements sociaux depuis huit ans et laisse crever des milliers de réfugié·es en Méditerranée4 ? Celui qui enferme les camarades kanak pour tenir son empire colonial5 ? Mais au son des trompettes, c’est comme un blackout : la France redevient le pays des Lumières, dont il faudrait à tout prix « préserver la souveraineté, c’est-à-dire la démocratie », selon l’habile raccourci d’Aurélien Saintoul (FI), qui confirme : « C’est pour cette raison que notre projet n’est pas du tout antimilitariste. Il est “raisonnablement” militariste. » Comme une guerre nucléaire « prudente » ? Ou une boucherie « mesurée » peut-être ? !
La guerre au secours des industries capitalistes
La guerre n’est pas un « état d’exception », qui transformerait subitement un État capitaliste en Mère-patrie. Elle est plutôt, comme le disait le pragmatique général Carl von Clausewitz, adulé par les amoureux des tranchées sanglantes, « la continuation de la politique par d’autres moyens ». En l’espèce : la continuation du capitalisme par d’autres moyens. (...)
Si les États membres de l’Otan et de l’Union européenne se posent en « pacificateurs » en Ukraine et en remparts contre Vladimir Poutine, ils y défendent surtout leurs intérêts économiques, et donc ceux de leurs industries capitalistes nationales. Volodymyr Zelensky s’est par exemple engagé à commander 100 Rafales à la France le 17 novembre, et il a signé en avril dernier un accord avec Trump sur les vastes réserves de minerais ukrainiennes, essentielles à la transition énergétique et aux industries de pointe.
Mais au-delà de futurs marchés à conclure entre États européens, la course à l’armement est déjà l’occasion de financer les industries nationales. Et quand les budgets de l’armée augmentent en Finlande, aux Pays-Bas, en Belgique ou en France, cet « effort de guerre » est agité pour justifier les coupes dans le social, dans l’éducation, dans la santé ou dans le logement (...)
Défaitisme révolutionnaire
La convergence de l’échiquier politique vers le réarmement à tout-va n’a rien d’une saine panique républicaine, mais procède plutôt d’un vieil impérialisme chevillé au corps. Qu’on retrouve chez les nostalgiques de l’Empire, mais aussi noir sur blanc dans le programme pour la défense de la FI, qui n’hésite pas à faire passer son impérialisme pour de l’« internationalisme » : « [La France] est présente sur tous les continents. […] Sa plus longue frontière maritime est avec l’Australie. Sa plus longue frontière terrestre est avec le Brésil. Son régime politique, la République, repose sur l’idée d’universalité des droits. Il est intrinsèquement universaliste et donc internationaliste ». (...)
Au lieu de se laisser ainsi labourer et retourner le crâne, pour se retrouver un matin, en pleine redescente, un fusil à la main derrière le général Retailleau, à CQFD, on s’en tient à nos fondamentaux : pas question d’aller se massacrer entre prolos. L’internationalisme dont on se réclame, c’est celui d’une CGT d’avant 1914 qui scandait : « Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ! ». Et parce qu’on hérite d’un antimilitarisme féroce, on veut raviver la flamme de ce vieux concept marxiste dont nous parle le camarade Gilbert Achcar6 : le « défaitisme révolutionnaire ». Comprendre : si deux puissances impérialistes entrent en guerre l’une contre l’autre, leur population, y compris les soldat·es, doivent « s’oppose [r] à la guerre des deux côtés, chaque groupe s’opposant à la guerre de son propre gouvernement, même si cela contribue à la défaite de ce dernier ». Mais si un État s’apprête à en envahir un autre, l’internationalisme commande d’aller soutenir « les travailleurs et les travailleuses de la nation opprimée [qui] ont le droit et le devoir de défendre leur pays et leurs familles ». Apporter son soutien aux luttes de libération nationale, en Ukraine, en Palestine et partout ailleurs, mais aussi, en tant qu’habitant·e d’un État impérialiste, aller « saboter la machine de guerre de [notre propre] pays ». Car notre défaite nous sera à tous favorable. Let’s go.