Dans une tribune, 18 scientifiques appellent à protéger les pollinisateurs, menacés par les pesticides. À l’origine de cette initiative, Bertrand Schatz revient sur le fossé qui se creuse entre science et décisions politiques.
« La France doit privilégier la protection des pollinisateurs plutôt que l’utilisation des pesticides. » Tel est le titre d’une lettre signée par dix-huit scientifiques français et publiée le 23 avril dans la revue Science. Les chercheurs y rappellent les données scientifiques alarmantes : les populations d’insectes pollinisateurs, essentiels dans les écosystèmes, s’effondrent, et ce déclin est en grande partie dû aux pesticides.
Dans ce contexte, la tentative de réintroduire deux insecticides néonicotinoïdes dangereux en France, via la loi Duplomb, est pour eux un non-sens total. Ces réintroductions, d’abord censurées par le Conseil constitutionnel, sont en passe de revenir en force via le vote d’une loi Duplomb 2, au mépris des faits.
Alors que l’on sait que des alternatives aux pesticides existent, les scientifiques appellent les législateurs français et européens à — enfin — mener « des politiques conformes au consensus scientifique ». (...)
Le message d’alerte lancé par la science est brouillé par la propagande de l’agro-industrie et de ses relais, qui prétendent que les néonicotinoïdes réintroduits sont beaucoup moins dangereux que d’autres. Comment contrer ces discours relativistes, qui s’appuient notamment sur l’expertise de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Efsa, qui pointe des incertitudes mais ne s’oppose pas à l’utilisation de ces produits ?
Il y a de nombreux trous dans la raquette de l’évaluation de l’Efsa. Elle mesure le taux de létalité des abeilles après quarante-huit heures d’exposition à un pesticide. Mais quid après des mois, voire après des années d’exposition de générations d’abeilles ? De plus, l’évaluation est faite uniquement sur l’abeille domestique, qui est une espèce hyper résistante, et sociale, donc en capacité d’être aidée par ses congénères en cas de faiblesse. À l’inverse, avec une espèce d’abeille sauvage solitaire plus fragile, si on perd un mâle ou une femelle, c’est toute une microcolonie qui est menacée. (...)
Autre grosse limite : chaque pesticide est testé sur les abeilles en les exposant une seule fois. Alors que dans un verger, une abeille peut être exposée des dizaines de fois au même pesticide. (...)
Sans parler de l’effet cocktail : l’Efsa ne teste même pas les effets que peuvent avoir deux pesticides associés sur une abeille, alors que les insectes sont exposés à des dizaines de substances dans l’environnement, dont on ne connaît pas non plus l’effet cumulé. (...)
Et puis, il ne faut pas oublier l’approche « une seule santé », de plus en plus intégrée notamment par l’Organisation mondiale de la santé. La santé des espèces, celle des écosystèmes (communautés d’espèces, eau, sols) et la santé des humains sont toutes liées entre elles. Et on sait que les pesticides contaminent massivement tous les milieux. (...)
Il pleut littéralement des pesticides comme le montre le dernier rapport de l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) sur le sujet. Le lien entre de nombreuses maladies humaines (cancers, maladies neurodégénératives) et les pesticides est de plus en plus direct, comme le montrent les rapports de l’Inserm.
Il y a d’autant moins de raisons de ne pas agir que l’on connaît des solutions. L’argument sur l’absence d’alternatives aux pesticides est simplement faux. (...)
La bonne nouvelle, c’est que bien que beaucoup de ces espèces sont en régression (en abondance par espèce), elles n’ont pas encore disparu. Il y a donc encore un espoir, si l’on change radicalement de pratiques agricoles, de les voir à nouveau abondantes.
Signer la 2ème Pétition➡️Assemblée Nationale "Non, c’est non, Monsieur Duplomb"
image : Ivar Leidus, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons