"Avant la dernière guerre mondiale, je demeurais à Strasbourg avec toute ma famille. Nous avons dû fuir au début des hostilités, car nous étions gitans, race réputée inférieure et vouée à l’extermination. Nous nous sommes cachés dans la localité de Villiers, dans l’Indre, jusqu’au jour où le maire de cette localité nous a annoncé que nous devions être transférés dans un camp. C’était début 1941. Nous avons été chargés dans des camions sous la menace des armes et avons été transportés à Argelès, avant d’être internés dans le camp de Rivesaltes."
Dans son dossier détenu par le Service historique de la Défense, Charles Adolf raconte les circonstances de son internement et celui de sa famille durant l’occupation, alors qu’il n’était âgé que de 11 ans. (...)
Ce récit date des années 1980, lors de démarches pour obtenir un statut d’interné politique. En réponse, Charles Adolf s’est vu refuser cette attribution sous le prétexte d’avoir séjourné dans "des camps d’hébergement" et non "d’internement" et n’a jamais été reconnu comme victime de guerre. (...)
Une première pour les gitans
Quatre-vingts ans après la fin du conflit, une réparation symbolique va enfin avoir lieu pour ce gitan alsacien décédé en 2000. Un pavé de la mémoire va être posé, dimanche 15 février, à Schweighouse-sur-Moder, dans le Bas-Rhin, en sa mémoire et en celle de son père (...)
Depuis une dizaine d’années, cet historien œuvre en Alsace, mais aussi un peu partout en France, pour faire poser des Stolpersteine (pierres d’achoppement, ou sur lesquelles on trébuche, en français) pour rendre hommage à des victimes du nazisme. Plus de 500 ont été inaugurés dans l’Hexagone depuis 2013. (...)
"Ils sont restés sous les radars, car la mémoire juive a pris le dessus à partir des années 1960. Le Mémorial de la Shoah a très bien fait son travail, alors que pour les Tsiganes, il n’y a pas eu d’institutions pour fédérer cette mémoire", estime l’historien qui est aussi le président de Stolpersteine France. (...)
Contrairement aux internés juifs, la très grande majorité des gitans n’ont pas été déportés en direction des centres d’extermination, comme l’explique l’historienne : "L’ordre de déportation de Heinrich Himmler ne concernait pas la France occupée et non occupée, car elle ne faisait pas partie du grand Reich. C’est pourquoi la France est le seul pays de l’Ouest à n’avoir pas connu de déportation de masse des Tsiganes. Les autorités françaises n’ont pas cherché non plus à les inclure dans les convois de déportation existants. L’ordre n’a pas été donné." (...)
À l’image de Monique Heddebaut et de son étude pionnière, de plus en plus de chercheurs s’emparent de ce pan de l’histoire de France. Membre du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Ilsen About a pu constater que ces "voix n’ont, pendant longtemps, pas été entendues". (...)
Un intérêt tardif (...)
Ilsen About s’aperçoit cependant que depuis peu, de nombreuses actions sont menées, même s’il y a "malheureusement un peu de dispersion" avec "des groupements autonomes qui mènent leurs propres luttes".
C’est le cas à Marseille, où une première stèle en mémoire du génocide tzigane doit être inaugurée dans les prochains mois dans le cimetière Saint-Pierre (...)
à Montreuil-Bellay, dans le Maine-et-Loire, une autre initiative est également en projet. Un mémorial doit ouvrir à l’automne 2027 sur les lieux d’un ancien camp d’internement des nomades. (...)
"Les autorités françaises d’avant-guerre, sous Vichy, après la Libération, avaient le même objectif : la sédentarisation des nomades. Toutes les mesures prises, encore aujourd’hui, ont le même objectif : limiter les déplacements en rendant le stationnement difficile", souligne ainsi l’historienne Marie-Christine Hubert. (...)
Intégrer ce pan de notre histoire dans la mémoire nationale (...)
Des députés ont déposé l’an dernier une proposition de résolution dans ce sens, pour que le 2 août devienne la journée de commémoration du génocide des Tsiganes (en référence à la nuit du 2 au 3 août 1944 au cours de laquelle 3 000 d’entre eux, femmes, hommes et enfants ont été assassinés à Auschwitz-Birkenau) et que la France reconnaisse officiellement "sa part de responsabilité dans ce génocide et plus largement dans les diverses formes de persécution subies par les milliers de familles françaises prises pour cibles de ces politiques criminelles". (...)