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Club de Mediapart/ David Monniaux Chercheur en informatique
La vérité serait-elle conspirationniste ?
#conspirationnisme #adolescents #EducationNationale
Article mis en ligne le 24 avril 2026
dernière modification le 16 avril 2026

On prétend parfois que la jeunesse serait particulièrement vulnérable aux théories conspirationnistes colportées sur les réseaux sociaux. On étudie donc ce phénomène. Les questions posées sont-elles adaptées ?

Le Ministère de l’Éducation nationale a publié une étude sur l’adhésion des élèves de sixième et de seconde à des thèses « conspirationnistes ». On y demandait aux jeunes auxquelles de ces informations ils et elles croyaient :

  • Des sociétés secrètes influencent de nombreuses décisions politiques.
  • Des groupes secrets contrôlent l’esprit des gens sans qu’ils le sachent.
  • Le gouvernement surveille les gens en secret.
  • Les gouvernements ont délibérément répandu des maladies dans certains groupes d’individus.
  • Le gouvernement est souvent au courant des actions terroristes et les laisse se produire.
  • Des sociétés secrètes contrôlent les hommes politiques et les autres dirigeants.
  • Certains groupes politiques ont des projets secrets qui ne sont pas bons pour la société.
  • Le gouvernement cache délibérément des informations importantes au public.

Certaines de ces questions appellent, je pense, commentaire, car elles présentent comme « théories de la conspiration » des faits parfaitement documentés.

« Le gouvernement surveille les gens en secret. »

La loi française prévoit la possibilité pour les services gouvernementaux de procéder à des « interceptions de sécurité », c’est-à-dire à l’écoute de communications à des fins de renseignement, en dehors de toute procédure judiciaire. (...)

Nous noterons par ailleurs que des grands acteurs de l’informatique (Larry Ellison, PDG d’Oracle…) proposent la surveillance généralisée comme moyen d’une société policée. Une telle surveillance est déjà déployée par des pays comme la Chine. De nombreux états sont clients de la société Palantir, qui fournit des moyens informatisés de recoupement d’informations. (...)

« Les gouvernements ont délibérément répandu des maladies dans certains groupes d’individus. »

(...) Le service de la santé publique du gouvernement fédéral étatsunien a mené pendant 40 ans une étude clinique sur la syphilis à Tuskegee, dans l’Alabama, sur des malades noirs et pauvres. Lors de cette étude, on a délibérément laissé sans traitement efficace des malades, alors même qu’on savait qu’on pouvait traiter la syphilis par la pénicilline. Gageons qu’on n’aurait pas traité ainsi des patients blancs des classes aisées. (...)

« Certains groupes politiques ont des projets secrets qui ne sont pas bons pour la société. »

(...) si imputer aux adversaires politiques des intentions ou des objectifs inavoués relèvent de la théorie de la conspiration, une grande partie du débat politique et de l’éditorialisme sont concernés.

Dans « groupe politique », inclut-on les groupes d’intérêts qui veulent influencer la politique ? (...)

« Le gouvernement cache délibérément des informations importantes au public. »

En France, en théorie, les citoyens ont accès aux documents administratifs (loi du 17 juillet 1978, depuis intégrée au Code des relations entre le public et l’administration), sans avoir à justifier de la raison de leur curiosité, et l’administration ne peut s’y opposer que pour une liste de motifs limités (secret de la défense nationale, protection des données personnelles, etc.). En pratique, les administrations renâclent, et alors on peut devoir mener des années de procédures devant la justice administrative pour avoir accès à un document. Des associations ad hoc ont même été montées pour pouvoir mener de telles procédures dans des affaires intéressant le public (...)

Sur un sujet plus grave : pendant la Guerre d’Algérie, le gouvernement français avait autorisé l’usage de la torture à l’égard des indépendantistes, mais dissimulait cela à l’opinion publique. Plus généralement, les autorités civiles et militaires désiraient cacher les méthodes brutales par lesquelles la France se maintenait là-bas (d’où par exemple le scandale provoqué par la publication du rapport d’enquête de Michel Rocard sur les camps de regroupement).

Conclusion (...)

Le fait même qu’un non-expert puisse, en quelques minutes de réflexion et de souvenirs de lectures, trouver des exemples réels de ce que l’étude semble considérer comme des fantasmes, me semble suggérer que les questions posées aux adolescent(e)s étaient trop imprécises pour pouvoir juger de leur conspirationnisme.