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Marie-Claude Saliceti
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les mots sont importants
le soliloque du dominant
Article mis en ligne le 19 novembre 2018

Le 24 novembre prochain a lieu, à l’initiative de #NousToutes et d’autres collectifs, une marche féministe contre les violences sexistes et sexuelles. Pour appeler à cette grande manifestation, nous republions chaque jour de cette semaine un texte du site Les mots sont importants. Ils mettront en lumière différents aspects du féminisme, différentes manières d’en parler, et, au-delà des objets de division, la nécessité de s’unir toutes et tous ce jour là.

L’arrestation de Roman Polanski à Zurich, le 26 septembre 2009, et l’exhumation de l’affaire pour laquelle il reste poursuivi par la justice américaine, auront été l’occasion pour un nombre assez effarant de commentateurs – et de commentatrices – de démontrer une fois de plus à quel point leur vision de l’érotisme se passe aisément de cette broutille que représente, à leurs yeux, la réciprocité du désir féminin (on se contente en général de parler de « consentement », mais plaçons la barre un peu plus haut, pour une fois). En témoigne l’expression « vieille affaire de mœurs », utilisée dans les premières dépêches ayant suivi l’arrestation, ainsi que dans la pétition du gratin du cinéma mondial lancée en faveur du réalisateur franco-polonais : de nombreuses voix se sont élevées pour faire remarquer à juste titre que, s’agissant de la pénétration et de la sodomie d’une adolescente de 13 ans préalablement soûlée au champagne et shootée au Quaalude, c’était un peu léger.

Partout, les défenseurs du cinéaste soulignent, comme s’il s’agissait de l’argument définitif en sa faveur, que la justice « s’acharne » alors que la victime elle-même, Samantha Geimer, demande le classement de l’affaire : or, elle le demande parce qu’elle ne supporte plus l’exposition médiatique, et peut-être aussi parce qu’elle a été indemnisée ; pas parce que, avec le recul, elle admet que ce n’était pas si grave, ou qu’elle a bien aimé l’expérience, comme on semble le fantasmer...

Dire oui à un homme, c’est dire oui à tous les hommes

De ses archives, Paris-Match a ressorti un article publié à l’époque, intitulé :

« Roman Polanski : une lolita de 13 ans a fait de lui un maudit »

(La salope !)

Un intertitre révèle :

« La jeune “victime” pervertie n’était pas si innocente »,

Et la journaliste de préciser :

« Samantha G. est une Lolita en T-shirt, à qui des formes bronzées donnent nettement plus que son âge, d’ailleurs plus près de 14 ans que de 13. Elle a reconnu avoir eu, avant sa rencontre avec le metteur en scène, et au moins à deux reprises, des rapports sexuels avec un boy-friend de 17 ans. »

Le fait que les relations sexuelles avec un(e) mineur(e) soient prohibées par la loi dans tous les cas devient ici un prétexte pour occulter la différence qui peut exister entre un rapport consenti et un rapport forcé. En résumé : sa non-virginité à laquelle s’ajoutent ses « formes bronzées » de « Lolita » – elle n’avait qu’à ne pas être aussi bonne ! – fait d’elle un objet appropriable par qui le souhaite ; dire oui à un homme, c’est dire oui à tous les hommes.

On pourrait penser que, trente-deux ans plus tard, on en a fini avec un mode de pensée aussi archaïque. Mais Le Nouvel Observateur publie un article d’anthologie, dont le titre :

« Une affaire vieille de trente ans - Qui en veut à Roman Polanski ? »…
… est un poème à lui seul.

Comme dans le titre de Match, les responsabilités sont inversées :

« La mère, une actrice en mal de rôles, a laissé volontairement sa fille seule avec Polanski, pour une série de photos. Le cinéaste, qui a la réputation d’aimer les jeunes filles, ne résiste pas. » [1] (...)

Le problème, avec le refus de la loi du plus fort, c’est qu’il exige des positions un peu tranchées : soit il est affirmé, et il interdit les demi-mesures, soit on lui tolère des exceptions, et on voit alors immanquablement des décennies d’acquis féministes, voire simplement progressistes, se barrer en sucette.

Escamoter la question de la réciprocité du désir, c’est aussi ce qui permet de brandir la vieille accusation de « puritanisme » à l’égard de ces coincés du cul d’Américains (« l’Amérique qui fait peur », dit Frédéric Mitterrand). (...)

p.-s.
Une précision importante de Valérie de Saint-Do, de Cassandre/Horschamp :

Il existe un « âge du consentement » du mineur à des relations sexuelles, de 15 ans en France, de 16 en Grande-Bretagne, de... 13 ! en Espagne. En ce cas les relations sexuelles sont légales, mais les parents restant détenteurs de l’autorité parentale, ils peuvent porter plainte pour détournement de mineur. Le jugement ne s’appuie pas alors sur le fait qu’il y ait des relations sexuelles mais sur les incidences qu’ont ces relations sur le comportement du mineur (fuite du domicile parental par exemple). Et il existe des cas où ces relations restent punissables, en cas de subordination du mineur (prof/élève par exemple). Dans la confusion générale où on confond quand même beaucoup pédophilie et relations avec mineurs, ça me semble important à préciser. Et ça ne change rien au fond du sujet qui est de reconnaître l’adolescente ou la femme comme sujet de son désir ou de son non-désir. Mais comme son désir fait peur, il s’agit aussi de ne pas cautionner la répression sexuelle exercée envers des adolescentes (et très rarement des adolescents, sauf s’ils sont homosexuels !) qui ont atteint l’âge du consentement.