L’Érythréen Tesfalidet Tesfom, surnommé Segen, est décédé peu après son arrivée en Sicile en 2018. Il a laissé derrière lui des poèmes découverts dans son portefeuille. Ses textes sont un appel à la solidarité et sont désormais étudiés dans des écoles en Italie.
"Ne panique pas mon frère, dis-moi, ne suis-je pas aussi ton frère ?" Ces vers ont été écrits par Tesfalidet Tesfom, dit Segen, un migrant érythréen décédé au lendemain de son arrivée à Pozzallo, en Sicile, le 12 mars 2018. Son embarcation avait été secourue en mer Méditerranée par l’ONG espagnole Open Arms. (...)
À l’occasion du sixième anniversaire de la mort de Segen, un groupe composé d’amis, d’autorités locales, de bénévoles, de membres de la communauté érythréenne de Sicile et de religieux s’est rassemblé sur sa tombe dans le cimetière de Modica pour lui rendre hommage. (...)
Ses poèmes, lus à haute voix lors de l’hommage, ont rappelé avec force les dangers auxquels sont confrontés les migrants en mer. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 100 personnes sont mortes ou portées disparus en Méditerranée depuis le début de l’année, soit deux fois plus que pendant la même période en 2023.
La cérémonie a coïncidé avec l’arrivée en Sicile de 51 migrants secourus par l’ONG Sea-Watch. Le corps d’un jeune homme non identifié a également été découvert dans l’embarcation. "Nous ne connaissons ni son nom ni sa nationalité, mais il avait probablement 17 ans", explique Sea-Watch.
Segen est un surnom qui signifie "autruche" en érythréen, un clin d’œil aux grandes prairies du village de Mai Mine, sa ville natale, dévastée pendant la guerre avec l’Éthiopie entre 1998 et 2000.
Segen avait d’abord traversé la Libye avant d’embarquer vers l’Europe. Âgé de 22 ans, il ne pesait que 30 kilos à son arrivée à Pozzallo. (...)
Les secouristes expliquent se souvenir de son physique frêle, de ses joues creuses et de la tristesse dans son regard. "Je lui ai demandé pourquoi il se trouvait dans des conditions aussi pitoyables, et il a répété ’Libye, Libye’", raconte Vincenzo Morello, du ministère italien de la Santé, qui a supervisé l’arrivée de l’embarcation.
Tesfalidet Tesfom avait passé plusieurs mois dans le centre de détention libyen de Bani Walid, selon un ami qui a voyagé avec lui.
Segen a répété à ses amis et aux médecins en Sicile que c’était la Libye qui l’avait tué. Il s’est retrouvé enfermé dans des cellules où les gardiens urinaient, les femmes étaient victimes d’abus sexuels, les hommes battus et les repas rares. (...)
"Dans ces vers, nous pouvons voir la demande d’aide des migrants qui sont arrivés en Europe, ce qu’ils ont vécu dans les prisons, ce qu’ils ressentent. C’est une demande d’aide inédite et en même temps un message pour les gens qui sont indifférents à la migration", a commenté le père Giovanni Treglia, qui a officié lors de funérailles de Segen et honore depuis sa mémoire. (...)
Les poèmes de Segen sont désormais lus dans des écoles primaires et secondaires en Italie. La célèbre encyclopédie Treccani inclut son œuvre aux côtés de poètes comme Homère, Virgile, Nazim Hikmet, Costantine Cavafy, Paul Verlaine et Eugenio Montale. (...)
"Nous cherchons à soutenir sa famille et, avec la communauté érythréenne d’Italie, à localiser ses parents et ses amis. Les poèmes de Segen résonnent profondément avec les luttes de notre nation", estime Arefaine Beraky, représentant la communauté érythréenne en Sicile, qui veut diffuser les poèmes au-delà des frontières italiennes.