Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Basta !
« Pas de pédés en Vendée » : la résistance d’un couple de profs victime de menaces homophobes en terres RN
#Vendee #menacesHomophobes #RN
Article mis en ligne le 12 avril 2026
dernière modification le 11 avril 2026

Au sud de la Vendée, un couple d’enseignants est victime depuis plus d’un an et demi d’inquiétantes menaces homophobes. Les deux hommes déplorent un manque de soutien politique sur ce territoire dominé par le Rassemblement national.

« Au commencement, il y a l’injure », écrit le philosophe Didier Eribon dans ses Réflexions sur la question gay (Fayard, 1999). Pour Alain et Hugo*, ça a débuté en octobre 2024 par un tag sur la porte d’entrée : « Pas de pédés en Vendée ». Puis, une menace, dans un courrier déposé directement dans leur boîte aux lettres deux semaines après : « Pas d’homos en Vendée ni dans nos écoles sinon… » Visiblement bien informé, le corbeau homophobe sait que ce couple résidant dans la petite commune de Lairoux, au sud de La Roche-sur-Yon (Vendée), est composé d’un instituteur et d’un enseignant en lycée. Il a également une idée précise de leurs routines, horaires, et de l’agencement de la maison comme du terrain.

De ça, Hugo et Alain ont été persuadés quand ils ont constaté, dans la matinée du 14 novembre 2024, une intrusion dans leur cour et leur domicile. (...)

La violence est encore montée d’un cran, avec le saccage d’une partie de leur propriété (...)

« Rien n’avait été pris, ça a vraiment été saccagé pour faire du mal. On ne pensait pas qu’une telle chose pouvait arriver. Du jour au lendemain, notre vie a basculé. » (...)

« La peur d’une attaque plus violente »

Les deux hommes, installés ensemble à Lairoux depuis huit ans, appréciaient jusqu’alors la tranquillité des lieux. (...)

Mais fin décembre 2024, la carrosserie de leur véhicule a aussi été rayée, d’un « PD » et « PD DEGAGES D’ICI » (sic). « Aujourd’hui, on ferme tout à clé, on vérifie tout trois fois avant de partir, je regarde souvent dans mon rétroviseur pour voir si quelqu’un me suit… Je suis sur mes gardes en permanence », confie Alain. Le couple a installé des caméras et mis en place de nouvelles habitudes. Le premier qui rentre le soir vérifie tout. Et, en l’absence de nouvelles attaques, imprévisibles car aléatoires, le second reçoit un « RAS », synonyme de soulagement.

Tag retrouvé sur la porte d’entrée du domicile du couple en octobre 2024.

Hugo et Alain vivent désormais « dans la peur d’une attaque plus violente ». Le 1er octobre 2025, ils ont reçu une nouvelle lettre anonyme de menaces brûlée sur les côtés, représentant deux cercueils (...)

Le 19 novembre 2025, un nouveau courrier homophobe est envoyé, cette fois au lycée Atlantique de Luçon, où exerce Hugo. En janvier et février 2026, des tags du même acabit seront aussi découverts dans les toilettes de l’établissement, mentionnant le nom de l’enseignant, accolé aux termes « PD » et « pédophile ». Devant ce lycée public polyvalent, l’incompréhension demeure pourtant. Deux élèves rapportent être « choquées », tandis qu’une mère d’étudiante en CAP se dit « hallucinée » qu’il soit encore possible de recevoir ce type de menace. (...)

« Le problème est avant tout politique » (...)

En mai 2019, une quinzaine de jeunes hommes, arborant pour certains le logo de la Manif pour tous, saccageait un stand du centre LGBT de La Roche-sur-Yon, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie. Au moins dix d’entre eux étaient étudiants à l’Institut catholique d’études supérieures (ICES), créé par Philippe de Villiers, et qualifié de « verrue mère de toute l’extrême droite vendéenne » par Sud Éducation 85. (...)

Dans ce département, seules six communes n’ont pas placé Jordan Bardella en tête lors des élections européennes de juin 2024. Lairoux n’en fait pas partie. Le Rassemblement national (RN) y a obtenu 36 % des voix. Même succès aux dernières élections législatives, plaçant le RN à 51 % au second tour ; et à la présidentielle de 2022, où Marine Le Pen y a obtenu 55 % des suffrages devant Emmanuel Macron. D’où le choix du maire, selon Hugo et Alain, de « taire cette situation ». (...)

« On voulait que ça bouge au niveau local, que les politiques tapent du poing sur la table, mais on a compris que c’était compliqué dans le coin, ils essaient de ménager tout le monde », déplore Hugo. Cédric Guinaudeau, jeune maire sans étiquette de 35 ans, qui s’affiche notamment en compagnie de Bruno Retailleau sur ses réseaux sociaux, a été réélu le 22 mars dernier. Sa liste « Ensemble, poursuivons l’optimisme » était la seule à se présenter.

Optimistes, Hugo et Alain ont du mal à le rester, face au manque de soutien qu’ils ont, selon eux, reçu de la part de Cédric Guinaudeau. (...)

« Très soutenus » par l’Éducation nationale

À l’inverse, Alain et Hugo estiment avoir été « très soutenus » par l’Éducation nationale. Le suicide de Caroline Grandjean le 1er septembre 2025, soit deux mois avant la réception du courrier menaçant au lycée Atlantique de Luçon, a-t-il pu jouer ? Cette directrice d’une petite école du Cantal était victime depuis deux ans d’injures et menaces lesbophobes. Alors que l’institutrice avait plusieurs fois dénoncé le manque de soutien de sa hiérarchie, ainsi que de la mairie du village, une enquête administrative a, début février, reconnu « une défaillance institutionnelle » de l’Éducation nationale.

Du côté du couple de Lairousiens, deux « faits établissement » ont été déclarés dès le 2 octobre par leurs directions respectives. Cet outil permet, grâce à une application nationale sécurisée, de faire remonter des faits préoccupants aux autorités de l’Éducation nationale. Hugo loue par ailleurs le comportement exemplaire de la directrice académique, qui n’a pour l’heure pas fait suite à nos demandes d’interviews : « Elle m’a appelé directement après la réception du courrier au lycée. Et le lendemain, elle faisait le déplacement au sein de l’établissement », relève l’enseignant.

Du côté de son école, Alain a reçu deux visites d’un inspecteur académique. (...)

Nouvelle lettre anonyme

« Toujours bien accueilli à la gendarmerie », le couple est désormais inscrit sur le fichier des personnes en danger, et bénéficie de la protection fonctionnelle. C’est la brigade de recherche de la gendarmerie de Fontenay-le-Comte (Vendée) qui est chargée de l’enquête. Mais, malgré dix plaintes à ce jour, aucun auteur n’a été interpellé. La moitié a pour l’heure été classée sans suite, les autres étant toujours en cours, pour « menace de mort commise en raison de l’orientation sexuelle de la victime ». Le parquet n’a pas donné suite à nos questions à ce sujet.

Le 24 mars, les deux hommes ont reçu une nouvelle lettre anonyme visant les « PD de Lairoux » ainsi que les enseignants du lycée et de l’école. « Le ton et la gravité de ce courrier marquent encore un cran supplémentaire par rapport aux précédents », nous alertent-ils. Or, ils déplorent de nouveau n’avoir « reçu aucun message de soutien, ni mail ni prise de contact claire de la part du maire », qui « leur a fait envoyer son nouveau premier adjoint ». (...)

« Pour l’instant, on résiste »

Devenus du jour au lendemain « l’attraction du village », les deux hommes « n’ont jamais vu autant de gens qui promenaient leur chien » devant chez eux. « Mais on n’a pas eu plus de dénigrements », se console Hugo. Avant que son compagnon nuance : « On n’a pas eu plus de soutien pour autant… Je pense qu’on dérange plus qu’autre chose. » Aux abords de leur domicile, leurs voisins affirment n’avoir rien vu ni entendu. (...)

« Ça ne me regarde pas, je ne m’en occupe pas », nous répond une femme qui nous ferme la porte au nez.

À ce jour, seule la communauté de communes Sud Vendée Littoral et son président, Nicolas Vannier, ont permis, localement, un dialogue politique « constructif et positif », estiment Alain et Hugo. Contactée, celle-ci assure qu’elle « prend ce sujet avec le plus grand sérieux » (...)

Ensemble, ils envisagent la mise en place, à l’automne, d’une action intercommunale contre l’homophobie et les discriminations, dont le couple a déjà listé le cadre et les objectifs.

Soutenus par les associations Stop Homophobie et SOS Homophobie, Alain et Hugo sont passés en quelques mois de la discrétion la plus totale à un engagement assumé. Pour eux, il n’est pas question de déménager. (...)

. « Il est hors de question de céder. Pour l’instant, on résiste. Pour que ça n’arrive pas à d’autres » (...)