Les réserves tanzaniennes, accessibles aux plus fortunés, ont privé des dizaines de milliers de Massaïs de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bétail et, avec lui, celle des familles. Objectif : engranger toujours plus de profits.
(...) La création de la Pololeti Game Reserve, en juin 2022, a représenté un tournant dramatique pour les communautés massaïs du district de Loliondo. Selon la loi tanzanienne sur la conservation de la faune, une Game Reserve est une zone entièrement protégée où les établissements humains, l’agriculture et le pâturage sont interdits, tandis que les safaris touristiques et la chasse sont autorisés. La décision de transformer plus de 150 000 hectares de terres en réserve naturelle a donc eu des conséquences dévastatrices pour environ 90 000 personnes, soudainement privées de l’accès aux pâturages saisonniers qui garantissaient la survie du bétail et, avec lui, celle des familles. (...)
Remplacer ceux qui protègent par ceux qui tuent
Aujourd’hui, tandis que des touristes fortunés passionnés de chasse organisent des tours dans la région, les populations autochtones ne peuvent qu’observer. « Ils chassent ceux qui prennent soin de la faune en les qualifiant de menace pour la nature et accueillent ceux qui viennent ici tuer des animaux contre paiement », explique Joseph Oleshengay, avocat des droits humains et militant massaï. (...)
Au cours des trente dernières années, la carte de la Tanzanie s’est progressivement remplie de zones où la chasse est réglementée. Alors qu’environ 43 % du territoire national est protégé – y compris les parcs nationaux –, la superficie des GR et des GCA atteint aujourd’hui environ 132 000 km², soit l’équivalent de la Grèce, ce qui représente 79 % de toutes les zones dédiées à la conservation de la nature. À ce chiffre s’ajoutent encore 27 000 km² de Wildlife Management Areas.
« Convertir les territoires en quelque chose qui rapporte de l’argent » (...)
« La stratégie du gouvernement de ces dernières années n’a rien à voir avec la protection de la nature. Ce à quoi nous assistons dans le nord du pays, c’est à un véritable mécanisme d’accaparement des terres par les autorités », déclare Joseph Oleshengay, soulignant que derrière la rhétorique de la conservation se cachent des intérêts économiques – tourisme, chasse ou projets de crédits carbone. (...)
Une liberté de circulation entravée
Le point commun de toutes ces zones menacées de conversion en Game Reserve est leur emplacement : elles se trouvent sur des corridors fauniques, à proximité de grands parcs nationaux et près de la frontière kényane. Ce facteur affecte particulièrement les communautés massaïs, autrefois libres de circuler entre les deux pays à la recherche de pâturages. (...)
Rendre la vie impossible aux habitants (...)
Au risque d’expulsion et à l’attitude des rangers s’ajoutent les méthodes utilisées par les autorités nationales pour pousser les populations à partir, comme cela a déjà été observé dans d’autres zones du nord de la Tanzanie, notamment dans l’aire de conservation du Ngorongoro. L’une des premières victimes a été l’accès aux services. Depuis 2022, les habitants de ce village reculé, situé à environ huit heures de route d’Arusha, la principale ville de la région, peinent à accéder aux soins médicaux. (...)
derrière l’expansion de ces zones protégées se cachent des intérêts qui vont bien au-delà de la conservation de l’environnement. Dans le nord du pays, la protection de la nature s’entrelace avec des stratégies politiques et des intérêts économiques internationaux : le cas de Pololeti en est un exemple emblématique. L’octroi de la concession peut aussi se lire à la lumière des liens et des investissements provenant des Émirats arabes unis, un pays de plus en plus actif en Afrique de l’Est, et en particulier en Tanzanie, dans des secteurs clés tels que la construction d’infrastructures, la logistique et l’énergie.
De plus en plus souvent, ces réserves deviennent des plateformes pour des modèles économiques hybrides. À côté de la chasse s’y multiplient les initiatives de crédits carbone, les programmes de compensation écologique et les safaris photographiques de luxe, gérés par des opérateurs privés qui cherchent à transformer la nature en une expérience exclusive.
« Les animaux comptent davantage que les hommes » (...)
Savanes inaccessibles et villages proscrits (...)