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Marie-Claude Saliceti
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Reporterre
Un hydrologue coincé dans l’horreur à Gaza, abandonné par la France
#Israel #Gaza #Cisjordanie #genocide #famine #tortures #cessezleFeu #solidarites #SUMUD
Article mis en ligne le 11 mai 2026
dernière modification le 10 mai 2026

Alors qu’un contrat à la Sorbonne (Paris) attend Ashraf Mushtaha, ce professeur palestinien reste bloqué à Gaza. La France a exclu les Gazaouis de son programme d’aide aux chercheurs en danger et prétend ne rien pouvoir faire.

Le bruit de la mort en permanence. Les coups de feu, les grondements des démolitions, le bourdonnement continu des drones de combat israéliens, jour et nuit. Voilà comment Ashraf Mushtaha décrit son quotidien dans la bande de Gaza. (...)

Ashraf Mushtaha est un hydrogéologue palestinien. Il dirige un département du service public de gestion de l’eau potable et de ses infrastructures pour l’ensemble de la bande de Gaza. Il mène également des recherches sur l’inquiétante salinisation croissante de l’eau des Gazaouis (la baisse des nappes phréatiques entraînant une remontée souterraine d’eau de mer). Tout cela a été brutalement anéanti par la guerre génocidaire menée par Israël dans l’enclave palestinienne, en réponse aux attaques du Hamas du 7 octobre 2023. (...)

« Cynisme glaçant » de la France

Il y a quelques mois encore, son seul espoir de quitter l’horreur, c’était la France. La candidature du chercheur avait été retenue par le comité de direction du programme Pause. Ce dispositif permet à des scientifiques et artistes en danger dans leur pays de venir travailler en France, le financement étant assuré conjointement par l’État et par l’établissement d’accueil.

Mais presque au même moment, le 22 janvier, le gouvernement français a décidé de « suspendre » les Gazaouis du programme. Au motif qu’il « paraît difficile, voire impossible, de procéder à ces évacuations et [qu’il] serait déplacé de donner l’espoir à ces lauréats que nous pourrons les accueillir en France quand, en réalité, le passage leur est barré », a justifié Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères. (...)

Une explication loin de convaincre les près de 200 chercheurs et intellectuels qui dénoncent un manque de volonté politique et une discrimination sur un « critère d’ethnicité » qui n’avait jusqu’ici jamais existé au sein du programme Pause, actif depuis 2017.

De fait, cette exclusion des Gazaouis du programme est l’aboutissement d’une longue séquence politique (...)

Si l’impossibilité des évacuations est la raison invoquée, pourquoi des chercheurs étaient-ils encore évacués de Gaza par l’Italie et l’Espagne, en septembre et en octobre, quand la France n’évacuait déjà plus personne ? Pourquoi ces chercheurs évacués par nos voisins, et lauréats du programme Pause, ne sont-ils pas non plus accueillis en France alors qu’ils sont déjà sur le territoire européen, comme s’en émeut l’association France Palestine Solidarité ? (...)

Le récit qu’il nous livre des deux années et demi écoulées est celui d’une fuite perpétuelle et de souffrances sans répit. Leur maison, celle de sa mère, ainsi que le magasin de jouets hérité de son père à lui et ses frères ont été complètement détruits. Les souvenirs et tout leur patrimoine partis en fumée. Ils ont dû fuir de ville en ville dans la mince bande de Gaza, dormant parfois dehors sans couverture par des nuits glaciales et d’autres fois sous tente. (...)

Le cauchemar de la famine (...)

Sans aide diplomatique, quitter Gaza est presque impossible. Toute sortie nécessite l’aval des autorités israéliennes. La frontière avec l’Égypte ne s’entrouvre que très rarement (...)

En France, tout est pourtant prêt pour l’accueillir avec sa famille. À Sorbonne Université, l’unité mixte de recherche Metis (Milieux environnementaux, transferts et interactions dans les hydrosystèmes et les sols) attend de recevoir son collègue palestinien. Le lien s’est fait via l’université de Gand, en Belgique. L’hydrogéologue y a obtenu son doctorat en 2022, soutenant une thèse sur le bilan d’eau de l’aquifère côtier partagé entre Gaza et Israël, et son processus de salinisation. Le docteur Mushtaha a quitté la Belgique à l’été 2022 et devait y retourner en 2024 pour un contrat postdoctoral, mais la guerre l’en a empêché. (...)

L’université de Gand s’est mise d’accord avec Sorbonne Université pour lui transférer le budget initialement alloué à ce postdoctorat : l’université française a de quoi payer le contrat d’un an qui attend Ashraf Mushtaha dans le cadre du programme Pause. (...)

Protéger l’eau pour le futur de Gaza

L’équipe Metis travaille à comprendre le cycle de l’eau sous influence humaine, et étudie notamment la salinisation des aquifères côtiers et la lutte contre ce phénomène, dans de nombreux endroits du monde. Le projet de recherche d’Ashraf Mushtaha s’y inscrit pleinement puisqu’il vise à étudier les « risques et solutions de la contamination postconflit des eaux souterraines à Gaza ».

Avant la guerre, Gaza souffrait déjà d’un déficit chronique d’eau et d’une dégradation croissante de la ressource, comme l’a montré le chercheur palestinien dans une étude publiée en 2022. Depuis 2023, les destructions de l’armée israélienne ont décuplé les problèmes (...)

À l’heure actuelle, 33 lauréats de Pause et leurs familles attendent d’être évacués de Gaza. Et 54 autres personnes, dont Ashraf Mushtaha, sont « retenues sous condition » dans le programme, dans l’attente que les évacuations puissent reprendre, et que les autorités françaises mettent fin à la suspension des candidatures gazaouies au programme d’aide d’urgence.

En mai 2025, Ahmed Shamia, architecte et artiste palestinien, a été tué par un bombardement israélien dans la bande de Gaza. Il était lauréat du programme Pause et attendait son évacuation. C’était la première fois, dans toute l’histoire du programme, qu’un lauréat décédait avant de pouvoir trouver refuge en France.