Journaliste, écrivain et réalisateur Nadir Dendoune, alerte sur le risque de voir la critique de la politique de l’État d’Israël criminalisée et assimilée à de l’antisémitisme par la proposition de loi de la députée Renaissance, Caroline Yadan sur les formes renouvelées de l’antisémitisme.
Près d’un millier d’invités. Une vingtaine de ministres. Lustres étincelants et discours millimétrés. Ce jeudi 19 février, au 40ᵉ dîner du CRIF à Paris, Sébastien Lecornu est allé très loin en promettant qu’en avril, le Parlement examinera la proposition de loi pénalisant l’antisionisme, défendue par la députée Renaissance, très pro gouvernement israélien, Caroline Yadan. Une manière d’assimiler antisémitisme et antisionisme et, pour certains, de restreindre toute critique de l’État d’Israël.
Lecornu a justifié son choix en affirmant qu’« appeler à la destruction de l’État d’Israël, c’est mettre un peuple en danger » et que dire « de la mer au Jourdain » revient à appeler à sa disparition. Dans le même souffle, il a tenu à distinguer l’État du gouvernement et a rappelé que certaines politiques israéliennes en Cisjordanie (N.D.L.R. : occupée) violaient le droit international. Grand seigneur.
Soyons clairs d’emblée : l’antisémitisme est un poison qui tue. En France, il n’est pas une option parmi d’autres. De l’affaire Dreyfus à la responsabilité de l’État sous Vichy, notre histoire impose la vigilance. Combattre la haine des juifs n’est pas négociable, surtout aujourd’hui, alors que les actes antisémites ont fortement augmenté.
Mais la fermeté n’excuse pas la confusion. Et c’est là que cette proposition de loi inquiète. Derrière les déclarations solennelles se profile un danger : transformer le droit pénal en instrument politique pour protéger un État étranger. Le texte créerait un nouveau délit : « l’appel à la négation d’un État ». Traduction : certaines critiques d’Israël pourraient devenir pénales. S’y ajouterait l’élargissement de l’apologie du terrorisme à des discours jugés « banalisants » par leurs effets.
Résultat : un droit flou, extensible, dissuasif. Chercheurs, journalistes, militants pourraient se retrouver sur le banc des accusés. Chaque mot, chaque comparaison, chaque concept pourrait être interprété comme une incitation. L’autocensure deviendrait la règle. (...)
Au cœur du problème se trouve l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme. Critiquer un État n’est pas haïr un peuple. Confondre les deux brouille les repères, fragilise l’universalité du combat antiraciste et installe un climat où toute parole critique devient suspecte.
Mais que recouvre exactement l’antisionisme ? Les définitions divergent. Pour certains, il désigne l’opposition aux politiques israéliennes, notamment la colonisation et l’accaparement des terres palestiniennes. Pour d’autres, il signifie le refus même de l’existence d’un État d’Israël. Entre critique d’un projet politique, contestation d’une idéologie nationale ou négation d’un État, la notion reste floue. C’est précisément cette ambiguïté qui pose problème : une loi pénale exige une définition claire, stable et incontestable. Or, aucune ne fait consensus aujourd’hui. (...)
Plus grave encore : isoler l’antisémitisme dans une catégorie pénale distincte ferait apparaître certaines discriminations comme « plus punissables » que d’autres. Or la République repose sur l’universalité du droit et de la protection contre toutes les haines.
Si cette proposition de loi était adoptée par l’Assemblée telle quelle, elle ne protégerait pas : elle bâillonnerait. La France deviendrait alors le seul pays au monde à criminaliser explicitement l’antisionisme. Une honte absolue.