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Violences invisibles, suicide forcé : Les Mots qui tuent, une enquête glaçante
#violencesverbales #violencesconjugales #suicides
Article mis en ligne le 1er janvier 2026

Sans effet de manche, Les mots qui tuent propose une cartographie précise d’un phénomène encore mal compris. Il ne cherche ni l’indignation facile ni la démonstration spectaculaire. Il s’attache, méthodiquement, à rendre lisible l’invisible — et à rappeler que, parfois, les mots suffisent à tuer. (...)

Avec Les mots qui tuent, Michelle Fines signe un essai d’enquête qui se lit comme une traversée à fronts renversés : celle d’une journaliste passée « de l’autre côté du miroir ». Dès l’introduction, le cadre est posé sans détour : « Être journaliste, c’est essayer de sonder les âmes, enquêter, décrypter. Parfois, pourtant, le commentateur […] est rattrapé par la réalité ». L’autrice part d’un double ancrage — professionnel et intime — pour interroger une forme de violence encore largement invisible : le suicide forcé.

Le livre s’organise autour d’une thèse centrale, déployée avec constance : certaines morts qualifiées de suicides sont le résultat d’un harcèlement psychologique prolongé, exercé le plus souvent dans le cadre conjugal. Une violence sans coups, sans traces immédiates, mais dont l’efficacité destructrice n’est plus à démontrer. (...)

Michelle Fines rappelle que ce phénomène a fini par être reconnu juridiquement en France en 2020, lorsque le Code pénal a intégré le harcèlement moral ayant conduit au suicide ou à une tentative de suicide. Une reconnaissance tardive, à la hauteur d’un crime qu’elle qualifie de « parfait » : « Aucun témoin, pas d’indices. L’auteur est la victime. La justice n’y voit que du feu ».

Le cœur du livre repose sur une analyse minutieuse de mécanismes. Les mots, d’abord. Ceux qui dénigrent, isolent, fragilisent. Ceux qui s’insinuent dans la durée, jusqu’à produire un effondrement intérieur.

« La violence psychologique repose sur des mécanismes subtils, invisibles pour les non-initiés », écrit Fines, qui mobilise à ce stade les travaux du sociologue américain Michael P. Johnson et sa notion de « terrorisme intime ». Il ne s’agit pas d’explosions ponctuelles, mais d’un climat permanent, où la peur devient une norme. (...)

L’essai pose enfin une question dérangeante : pourquoi ces violences ont-elles été si longtemps minorées ? Fines évoque les angles morts judiciaires, les stéréotypes, la difficulté à penser une violence sans traces visibles. « Être victime de violences conjugales, c’est percevoir ce que les autres ne voient pas », écrit-elle, soulignant l’écart entre l’expérience vécue et sa reconnaissance sociale. (...)

Cette mise en visibilité pose, en creux, une responsabilité collective. Car si le suicide forcé a longtemps échappé aux radars, c’est aussi parce qu’il dérange les catégories établies : il oblige à repenser la preuve, la temporalité du crime, la frontière entre parole et passage à l’acte. L’enquête de Michelle Fines montre combien la justice, les médias, mais aussi l’entourage, restent démunis face à des violences qui ne crient pas.

En restituant des voix longtemps étouffées, l’autrice ne réclame pas un changement de regard abstrait, mais une attention accrue aux signaux faibles, aux récits fragmentaires, aux archives intimes que sont devenus les téléphones et les messages. Les mots qui tuent rappelle ainsi que le combat contre les violences conjugales ne se joue pas seulement dans les tribunaux, mais aussi dans notre capacité à reconnaître, enfin, la gravité de ce qui ne laisse aucune trace visible.