100 000 euros. C’est le montant des préjudices obtenus en janvier dernier par Elizabeth, victime de harcèlement sexuel. Exceptionnelle, la somme matérialise une partie des immenses difficultés auxquelles les victimes doivent faire face : professionnelles, mais aussi psychologiques, personnelles, ou encore sexuelles. Concentré sur la culpabilité ou l’innocence de l’accusé, le procès pénal n’est pas le meilleur endroit pour discuter de la réparation de ces préjudices. Au contraire de l’audience civile, où la culpabilité n’est plus contestée. C’est la stratégie, gagnante, qu’avait adoptée l’avocate d’Elizabeth. Récit.
100 000 euros : c’est le montant du préjudice pour harcèlement sexuel reconnu en janvier 2019 par la cour d’appel de Versailles pour Elizabeth [1], victime de son supérieur hiérarchique, un cadre haut placé dans une mairie. Condamné en décembre 2016 pour avoir harcelé sexuellement quatre de ses subordonnées, dont Elizabeth, cet homme était un habitué des propos et remarques à connotation sexuelle : « Vous avez un très beau cul »,« Je vois vos tétons », « Vous n’avez jamais pris de fessée de votre vie, allez, faîtes une bêtise... » L’une des victimes évoque une danse dans un bureau, pour voir « si elle bougeait bien sexuellement ». A propos de l’embauche d’une jeune femme, il aurait demandé à cette même salariée : « Est-ce que vous seriez prête à me rouler une pelle pour que je l’engage ? »
Il est extrêmement rare qu’une victime de harcèlement sexuel obtienne des dommages et intérêts aussi élevés que ceux qu’a obtenus Elizabeth. « Ils s’élèvent le plus souvent à quelques milliers d’euros : entre 2000 et 6000 euros en moyenne », relève Marilyn Baldek, de l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT). Des sommes qui s’avèrent déconnectées de leur préjudice réel.
Déconnecter l’indemnisation du procès sur le fond
Pourquoi un tel désintérêt pour l’indemnisation ? Ce qui compte, lors d’un procès, est de savoir si l’accusé est coupable ou non. (...)
« Mélanger l’audience sur le fond et le chiffrage du préjudice, c’est très compliqué, détaille Marjorie Vignola. Une audience est très dense, il y a beaucoup de tension, la culpabilité du mis en cause est contestée. »
Demander des réparations réalistes
« Quand on arrive à l’audience de renvoi sur les intérêts civils, on est à un stade procédurale plus avancé. Il y a eu une plainte, une enquête, un jugement, la culpabilité est acquise. Il ne s’agit plus de discréditer la victime. On se sent autorisée à demander de l’argent. » « Les femmes sont plus pauvres que les hommes, et les violences sexuelles commises par les seconds à l’encontre des premières les appauvrissent encore davantage, rappelle Marilyn Baldeck. Il est essentiel de braver une forme de bienséance judiciaire, qui rendrait la dénonciation des violences incompatible avec le fait d’en demander une réparation financière réaliste. »