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Marie-Claude Saliceti
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non-fiction
Actuel Moyen Âge - Être une femme libre au Moyen Âge
Article mis en ligne le 4 novembre 2018
dernière modification le 2 novembre 2018

De Wonderwoman au cinéma jusqu’à Simone de Beauvoir au programme de l’agrégation, l’image de la femme indépendante semble être le propre de notre modernité. Le Moyen Âge représenterait-il, à ce titre, un repoussoir ?

À cette image simpliste, de l’évolution de la condition féminine, il convient d’apporter quelques nuances. Si beaucoup d’histoires des femmes sont connues pour le Moyen Âge, on met souvent en avant quelques femmes d’exception, comme Héloïse, Aliénor d’Aquitaine ou Hildegarde de Bingen, pour montrer que la femme médiévale est plus émancipée qu’on ne le croit mais moins libre qu’aujourd’hui. Au-delà de ces comparaisons, que signifie, au Moyen Âge, d’être une femme indépendante ? L’indépendance matérielle a-t-elle jamais été possible ? A-t-elle permis une indépendance sentimentale et intellectuelle ?

Pour le comprendre, regardons du côté de deux groupes de femmes. D’abord celui des trobairtiz, ensuite celui des béguines. Leur point commun est le discours amoureux, un discours fervent, ardent – l’on dirait aujourd’hui : décomplexé. Celui de femmes libérées ou libres, selon les cas. (...)

À une époque post-affaire Weinstein où l’on ne sait plus très bien à qui revient l’initiative amoureuse répond l’audace des trobairitz qui demandent aux hommes qu’ils leur rendent le tribut qu’elles méritent :

« Auprès de lui n’ont de valeur ni la pitié ni la courtoisie,/Ni ma beauté ni mon mérite ni mon esprit,/Aussi suis-je trompée et trahie,/Comme je devrais l’être si je n’étais pas jolie. »

La fin’amor est une conception méritocratique de l’amour, où les prouesses et la valeur de l’amant trouvent récompense dans le bon accueil que lui fait sa dame ; renversée, cette logique autorise la dame à exiger de l’amant qu’il se mette à son service pour peu qu’elle corresponde aux canons de beauté, de naissance et de morale en vigueur dans la société de cour de son temps.

De la Comtesse de Die à Beyoncé, il n’y a peut-être qu’un pas : « What a wicked way to treat the girl that loves you ? » (Hold on).

Les béguines, des femmes indépendantes (...)
Leur prise de parole constitue une paradoxale déclaration d’indépendance au sein d’un cadre qui hésite, selon les décennies, à les étouffer ou à les exalter. (...)

Indépendance amoureuse dans le choix de la virginité ou du célibat pour les béguines, dans la conquête de l’initiative amoureuse pour les trobairitz : une telle indépendance féminine s’accompagne, dans les deux cas, d’une émancipation culturelle, intellectuelle, artistique trop peu étudiée aujourd’hui encore. (...)

L’argent, nerf de la guerre ?

Femmes troubadours et béguines avaient-elles en commun une indépendance matérielle et financière ? S’il est difficile de l’établir avec certitude, on sait tout de même qu’au nombre des trobaritz comme des béguines, on trouve de tout : chanteuse itinérante travaillant au côté de son mari troubadour pour une de nos trobairtiz, mais aussi très grande dame de la noblesse occitane ; pauvres paysannes venant travaillant dans la ferme de la communauté comme noble femme en rupture volontaire de ban pour les béguines. Il existait, dans les béguinages, des fonds communs constituant une « charité » pour celles qui, parmi les béguines, ne possédaient pas les ressources nécessaires à subvenir à leurs besoins ; quant aux nobles veuves, elles pouvaient conserver leurs biens malgré leur célibat en raison d’une juridiction leur étant favorable dans le Nord ; enfin, la plupart gagnaient leur vie en travaillant, et nous trouvons chez elles les premiers cas de fondation d’établissement hospitalier et d’école mixte gratuite. - Indépendance matérielle et financière, oui, mais pas toujours ; avant toute chose : générosité et partage.

Ces deux termes, on pourra sans doute les faire se rencontrer dans celui, générique, d’amour : la femme indépendante au Moyen Âge est celle qui sait aimer sans dépendre de l’autre et sans en avoir peur. Transcendant les interdits de sa société et de son temps, elle partage avec la femme indépendante d’aujourd’hui la conviction que ce qui compte, c’est ce que l’on donne librement, refusant ce qu’on lui prend par contrainte. (...)