L’IGPN recommandait le renvoi devant un conseil de discipline du CRS à l’origine du tir d’une grenade lacrymogène qui avait frappé une octogénaire en 2018, décédée le lendemain à l’hôpital. Mais le patron de la police nationale a récemment classé le dossier sans suite selon les informations de France Inter.
1er décembre 2018, acte trois des gilets jaunes à Marseille. Zineb Redouane, 80 ans, est à sa fenêtre surplombant l’un des épicentres des manifestations de ce samedi-là. Au téléphone avec sa fille, elle s’apprête à fermer ses volets. Elle est alors frappée de plein fouet au visage par une grenade de type MP7, tirée par les forces de l’ordre. Zineb Redouane s’effondre et respire le puissant gaz lacrymogène qui se diffuse dans son appartement. L’octogénaire décède le lendemain juste avant d’être opérée, après l’injection du produit anesthésiant. L’expertise médicale conclut alors à une mort "accidentelle" et un "choc opératoire". (...)
Trois ans après, alors qu’une information judiciaire est encore en cours, l’auteur du tir de grenade a été identifié par l’Inspection générale de la police nationale, dans un rapport administratif rendu cet été. L’information que nous sommes en mesure de confirmer apparaît au cœur d’un futur livre sur l’institution : "IGPN, une institution au-dessus de tout soupçon ?", à paraître le 4 novembre (Albin-Michel).
Près de trois ans pour identifier l’auteur du tir
Les premiers constats d’enquête avaient conclu à l’impossibilité de retrouver précisément l’auteur du tir. (...)
l’année dernière, une enquête avec reconstitution 3D et modélisation, menée par le média d’investigation en ligne Disclose et le groupe de recherche Forensic Architecture, avait démontré qu’il s’agissait en réalité d’un tir risqué et tendu à 37 mètres.
Le patron de la police ne suit pas l’avis de l’IGPN
Selon les informations de France Inter, le rapport administratif final de l’IGPN, réalisé par des enquêteurs marseillais, a tenu compte de toutes ces données, y compris celles de Disclose, qui ont été recoupées et ont permis d’identifier au final l’auteur du tir, comme le révèle Frédéric Charpier dans son livre.
Dans ses conclusions, selon plusieurs sources proches du dossier contactées par France Inter, l’Inspection générale de la police nationale estime que le tir à partir d’un lanceur Cougar était bien règlementaire sur le principe. Mais qu’il y avait bien un risque, que c’était "une action manifestement disproportionnée" et que l’auteur du tir ainsi que son superviseur (les CRS fonctionnent en binôme) ont fait preuve d’un "manque de discernement" à vouloir tirer dans la direction choisie. Et la directrice de l’IGPN, Brigitte Jullien va jusqu’à préconiser la convocation d’un conseil de discipline, ce qui signifie qu’il y a bien une faute professionnelle et qu’elle est d’un niveau de gravité suffisant pour justifier une telle convocation.
Des recommandations que Fréderic Veaux, le directeur général de la Police Nationale a décidé de ne pas suivre.
Le patron de la police a récemment classé le dossier sans prendre la moindre sanction au-delà d’un stage de formation continue pour les deux CRS concernés. (...)
L’information judiciaire avait révélé la présence aux côtés de policiers de la CRS 50, à l’origine des tirs de grenades lacrymogène, d’un "magistrat du parquet". Le procureur général justifiait alors sa décision pour éviter une "forme de suspicion". Comme l’a révélé par la suite Médiapart, le "magistrat du parquet" n’était autre que le numéro deux de l’instance marseillaise, André Ribes.
Depuis un an, les avocats de la famille de Zineb Redouane espèrent que le juge lyonnais réclamera de nouvelles expertises. Ils estiment pour leur part que ce tir tendu était intentionnel et préventif, et que cela est déjà arrivé par le passé pour empêcher des manifestants de jeter des projectiles sur les forces de l’ordre depuis des positions en hauteur.