Bandeau
Marie-Claude Saliceti
Travail de fourmi, effet papillon...
Descriptif du site
Mediapart
Après Iquioussen, Darmanin prêt à dégainer une longue « liste » d’imams à expulser
Article mis en ligne le 4 septembre 2022

Mis en cause pour avoir laissé filer l’imam du Nord, érigé du jour au lendemain en « ennemi de la République », le ministre de l’intérieur compile des noms de religieux à « exclure ». D’après nos informations, plusieurs imams sont d’ores et déjà sur la sellette, dont l’ex-numéro un de l’UOIF, allié historique du ministère de l’intérieur.

A qui le tour ? Vendredi soir, trois jours après la décision du Conseil d’État validant l’expulsion de l’imam Hassan Iquioussen, l’hyperactif ministre de l’intérieur a dévoilé une partie de son programme en direct des bureaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). « Est-ce qu’il y a d’autres imams Iquioussen ? […] La réponse est oui », a clamé Gérald Darmanin, indiquant que ses services s’attelaient déjà à rédiger une « liste » de « prédicateurs », « de présidents ou agitateurs d’associations », « moins d’une centaine de personnes », qui pourraient subir le même sort.

Il s’est félicité, au passage, de « l’arrêt du Conseil d’État qui permet de dire que quelqu’un qui a des enfants, qui est marié en France, qui est né en France, peut quand même – 58 ans après – être expulsé... Ça permettra d’évoquer d’autres cas ». Selon lui, « 734 étrangers radicalisés » ont été expulsés depuis l’élection d’Emmanuel Macron, dont « 72 dans les sept derniers mois ».

Mais les images, cette semaine, des escortes de police revenant bredouille du domicile du prédicateur représentent un camouflet pour le patron de la Place Beauvau, et de rebond en rebond, le feuilleton Iquioussen prend des allures de farce. (...)

Dans ce Western spaghetti, où Gérald Darmanin campe le premier flic de France, l’imam « fugitif » se retrouve qualifié sans nuance de « délinquant ». Or, si le Conseil d’État a retenu les « propos antisémites » ainsi « que son discours sur l’infériorité de la femme », Hassan Iquioussen ne fait l’objet d’aucune condamnation judiciaire. Jeudi, la presse annonçait malgré tout l’émission d’un mandat d’arrêt européen contre l’imam introuvable, dont les enfants ont indiqué qu’il avait quitté le territoire français... comme le demandaient les autorités. (...)

Gérald Darmanin est déjà dans le coup d’après. Et les regards se tournent vers les réseaux de l’ex-UOIF, l’Union des organisations islamiques de France (rebaptisée Musulmans de France), cette fédération religieuse proche des Frères musulmans que Nicolas Sarkozy avait élevée au rang d’interlocuteur institutionnel, en lui donnant une place de choix au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM), il y a près de 20 ans, et dont Hassan Iquioussen était l’une des plus illustres figures.

Alliée historique de l’État, la fédération semblait jusqu’ici en odeur de sainteté auprès de Gérald Darmanin, lequel l’avait sollicitée à l’hiver 2020 pour faire passer en force sa très controversée charte des imams auprès des autres fédérations religieuses, en créant de sacrés remous en interne. La fédération, qui appelle à voter Emmanuel Macron depuis 2017, comptait d’ailleurs parmi les invité·es du meeting de campagne organisé à la Grande Mosquée de Paris en avril dernier.

Les temps changent. Entre les fermetures de comptes et les convocations en préfecture, en coulisse les opérations administratives se multiplient à présent, à bas bruit, contre les personnalités proches de la fédération des Frères musulmans français. Et d’après les informations de Mediapart, un autre imam historique de l’ex-UOIF est également sur la sellette.

Il s’agit d’Ahmed Jaballah. Figure emblématique de l’association, l’ancien président de l’organisation islamique, né en Tunisie en 1956, réside sur le territoire français depuis les années 1980. Depuis le 20 septembre 2019, il est dans l’attente du renouvellement de sa carte de résident de 10 ans, dont l’instruction est invariablement repoussée. (...)

Depuis trois ans, les autorités se contentent de lui transmettre des récépissés actant sa demande de renouvellement. Mais ce papier, valable trois mois, place de facto le religieux en position d’être expulsé à chaque échéance. La prochaine est en octobre.

Figure-t-il effectivement sur la liste des imams que le ministre entend bientôt expulser ? Contacté, le ministère de l’intérieur n’a pas souhaité répondre à la question, ni expliquer s’il comptait liquider l’héritage de l’UOIF en démantelant d’autres associations satellites.

Les faits sont néanmoins têtus et témoignent d’une certaine inflexion dans la politique gouvernementale. (...)

L’homme, également connu pour ses activités de vice-président du Conseil européen de la charia, n’est pas le seul visé. D’autres imams, non affiliés à la structure des Frères musulmans, sont aussi concernés par des blocages de titre de séjour.

C’est le cas du responsable de la mosquée de Pessac, Abdourahmane Ridouane. Au printemps, le Conseil d’État avait donné raison au religieux, déjà visé par une visite domiciliaire à l’hiver 2020 et engagé dans un bras de fer avec le ministère de l’intérieur, qui souhaitait fermer sa mosquée – elle est toujours ouverte.

Soutien notoire de Tariq Ramadan, le religieux, qui bénéficie pourtant d’un renouvellement de sa carte de résident depuis plusieurs décennies qu’il vit en France, a vu lui aussi, depuis 2019, la reconduction de son titre de séjour perpétuellement repoussée.
Des années de clientélisme

Combien sont-ils dans ce cas ? Impossible à dire. Mais le spectre des « ennemis de la République », que l’État associe à ce qu’il appelle « l’écosystème islamiste », est large.

Longtemps utilisée uniquement par des figures d’extrême droite, la notion place dans le même sac des associations de défense des droits (comme le Comité contre l’islamophobie en France), des structures religieuses comme l’UOIF, ou d’autres personnalités publiques, même laïques, qui travailleraient toutes discrètement pour le même dessein : « l’application d’une société islamique pour imposer la charia », ainsi que l’expliquait la représentante du ministère de l’intérieur devant le Conseil d’État, à l’audience consacrée à Iquioussen le 26 août.

Avec ce tropisme gouvernemental, la lutte contre l’islamophobie ne servirait qu’à victimiser les musulmans pour inciter à la haine de la République, et toute relation avec les institutions masquerait un agenda caché.

La théorie est politiquement confortable. Elle donne le beau rôle à l’État en permettant d’effacer des années de clientélisme avec le culte musulman, pour n’en garder qu’une vision accablante des acteurs associatifs, présentés sous le seul prisme de l’« entrisme politique ». Pour échapper à des accusations de complaisance, les pouvoirs publics s’érigent en victimes. (...)

En attendant, sur le terrain, plus grand monde n’ose parler à visage découvert. Si un rassemblement est tout de même prévu ce samedi à Paris contre l’expulsion d’Iquioussen et « l’islamophobie d’État », la panique gagne plutôt, favorisée par l’assourdissant silence de figures tutélaires des Frères musulmans en France. À l’image d’Amar Lasfar, l’ancien patron de l’UOIF, injoignable depuis le début de l’affaire et dont les proches soufflent qu’il serait resté au Maroc, son pays d’origine.

« C’est fini pour lui, il prépare sa retraite là-bas. Il sait que les cadres de l’UOIF ont le gouvernement sur le dos », indique l’un de ses anciens bras droits, qui témoigne de la peur majoritairement partagée dans les milieux islamiques. « Si Darmanin peut s’attaquer à un homme avec lequel il a déjà dîné, imaginez ce qu’il peut faire à ceux qu’il n’a même jamais croisés de sa vie… »