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Marie-Claude Saliceti
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Au Brésil, les sinistrés d’une catastrophe écologique victimes du cynisme d’une multinationale minière
Article mis en ligne le 29 janvier 2018

Le 5 novembre 2015, un barrage de rejets miniers rompait dans l’État brésilien du Minas Gerais, provoquant la mort de 19 personnes, ravageant plusieurs villages, et polluant pour des années un fleuve entier. Deux ans après cette catastrophe écologique, les sinistrés qui ont tout perdu vivent toujours d’une aide d’urgence. Leur indemnisation, comme la reconstruction du principal village, traînent en longueur. Pendant ce temps, aucun dirigeant de l’entreprise Samarco, responsable du barrage, n’a été jugé. L’entreprise fait tout pour redémarrer ses activités et continue de rémunérer grassement ses actionnaires. Reportage.

« Nous n’avons jamais eu d’exercice d’évacuation, ni jamais entendu une sirène. Nous savions qu’il y a avait un barrage, mais jamais on ne nous a dit qu’il y avait un risque. Quand c’est arrivé, l’alarme, ça a été le bruit, le bruit de l’eau qui arrivait. Alors, nous nous sommes mis à courir en criant pour avertir les autres. » Dans son village de Bento Rodriguez, dans l’état brésilien du Minas Gerais, José de Nascimento, 72 ans, avait des poules, des vaches, produisait du lait, des œufs, du fromage. Tout cela a disparu dans la coulée de boue contaminée par les rejets miniers qui a déferlé sur sa communauté le 5 novembre 2015 (lire notre article : Tragédie écologique et boues toxiques au Brésil : pourquoi les autorités ont tardé à réagir).

Ce jour-là, le barrage du Fundão s’est rompu. C’était l’un des trois barrages que l’entreprise minière Samarco a sur cette zone où elle extrait du fer. Des dizaines de millions de mètres cubes de boues toxiques ont alors envahi le village de José, huit kilomètres plus loin. Bento Rodriguez est entièrement détruit. 19 personnes meurent dans la catastrophe, dont 13 travailleurs de l’entreprise Samarco. Deux autres villages, Paracatu de Baixo et Gesteira, sont aussi en grande partie dévastés. Puis, les rejets miniers ont pollué le fleuve Rio Doce sur plus de 600 kilomètres, tuant des tonnes de poissons, avant d’arriver à l’océan, le 21 novembre 2015. Le fleuve est durablement pollué par les métaux lourds. La pêche y est encore en partie impossible. Au moins 250 000 personnes ont été affectées par des pénuries d’eau dues à la catastrophe, selon les données même de l’entreprise.

« Nous avons totalement perdu notre mode de vie » (...)

Un processus dominé par les entreprises minières

Une fondation coordonne aujourd’hui l’indemnisation et la relocalisation des sinistrés. Nommée Renova, elle est créée en août 2016 suite à un accord entre l’entreprise Samarco, ses actionnaires – Samarco est une joint-venture de l’entreprise minière brésilienne Vale et le groupe anglo-australien BHP Billiton –, les autorités locales, l’État fédéral, et plusieurs administrations. L’accord définit les modalités d’indemnisation, de relocalisation, et établit des amendes que l’entreprise devrait payer pour les dommages. Samarco a d’abord fait appel de la quasi-totalité de ces amendes.

En attendant, aucun des habitants de Bento Rodriguez n’a encore reçu d’indemnisation. Pour cela, l’enregistrement des dossiers et des questionnaires doit commencer en ce début d’année 2018. « Le problème de cet accord, c’est que ce sont les entreprises, Samarco, Vale et BHP Billiton, qui l’interprètent et qui mettent en œuvre les actions, critique Leticia Jocelli, du « Mouvement des personnes atteintes par les barrages » (Movimento dos atingidos por barragens, MAB). La jeune femme est installée à Mariana depuis la catastrophe et tente de mobiliser sur place. (...)

Les organes de décision de la fondation sont en fait essentiellement composés de personnes placées par les entreprises. Les représentants des populations sinistrées en sont exclus. « Aucune des communautés affectées n’a participé à l’établissement de cet accord », souligne Tchenna Maso, du secrétariat général du MAB.

Priorité aux reliques religieuses plutôt qu’aux êtres humains

La conclusion de l’accord entre les entreprises et les autorités a aussi conduit à la suspension de la procédure judiciaire civile que le gouvernement fédéral avait d’abord lancée contre l’entreprise. Il reste toutefois celle, pénale, initiée par le ministère public fédéral. Celle-ci a été brièvement suspendue cet été avant de reprendre fin 2017. Aucun des 22 responsables mis en cause pour la mort des 19 victimes et les dégâts causés par la rupture du barrage n’a été jugé pour l’instant.

De son côté, la fondation Renova, qui emploie 460 personnes, ne cesse de vanter ses actions. Si la responsabilité de Samarco est pointée du doigt pour la pêche toujours impossible sur une partie du fleuve (...)

Ayant transféré à la fondation la responsabilité des indemnisations et de la remise en état du fleuve, l’entreprise Samarco se concentre aujourd’hui sur la reprise de l’activité du complexe minier de Germano, où le barrage a rompu. Après le drame, elle a suspendu l’extraction. Et tente maintenant de récupérer toutes les autorisations nécessaires. Début décembre, Samarco a enchaîné les audiences publiques dans la zone pour présenter une nouvelle étude de faisabilité. (...)

1600 emplois supprimés, 250 millions versés aux actionnaires (...)

Avec les suppressions d’emploi, les relations entre les habitants de la ville de Mariana, dépendants de la mine, et ceux des anciens villages détruits se détériorent. « Au début, tout le monde nous a beaucoup aidés. Mais avec le temps, ils nous ont rendu coupables des difficultés économiques, regrette Keila. Et la discrimination a commencé. Les gens disent que nous, nous vivons bien, alors qu’il y a des gens à Mariana qui ont faim. » Une situation que les activistes du MAB observent au quotidien. « Pour nous, les personnes qui ont perdu leur emploi à Samarco suite à la catastrophe sont aussi des "sinistrés" et devraient être reconnus comme tels pour revendiquer une indemnisation. Malheureusement, ce débat n’a pas eu lieu », déplore Leticia. Même le retraité de Samarco, Manoel Marcos Muniz, voit qu’il « n’est pas le bienvenu en ville ». (...)