Le maire de Nice a témoigné plusieurs heures durant, jeudi 20 octobre, devant la cour d’assises spéciale de Paris qui juge l’attentat du 14 juillet 2016. Très fier de lui-même, de son action et de son bilan en matière de sécurité, il a esquivé toutes les questions sur sa responsabilité dans le drame.
Des rires étouffés se font entendre depuis les bancs des parties civiles. Certaines soupirent ostensiblement, d’autres lèvent les yeux au ciel, d’autres encore portent la main au visage. Elles semblent atterrées. À la barre, Christian Estrosi continue son récit très personnel de la soirée du 14 juillet 2016. Il parle des heures, des jours et des semaines qui ont suivi l’attentat perpétré ce soir-là sur la promenade des Anglais, à Nice (Alpes-Maritimes). « Sa » promenade des Anglais. (...)
Mais en réalité, il parle surtout de lui. « Je dirais que j’ai eu la chance d’être porté par celle qui m’a rejoint dès le lendemain et qui ne m’a pas quitté, ma future épouse, indique par exemple l’édile, à l’époque premier adjoint en charge de la sécurité – il avait laissé son siège de maire à Philippe Pradal pour prendre la tête de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Et puis par un appel téléphonique… [Silence] Il a été rendu public à l’époque, pourquoi m’en cacher aujourd’hui ? [Silence] Il s’agissait du pape François. Quelle ne fut pas ma surprise. » (...)
Le maire de Nice est tel qu’en lui-même. Face au président de la cour d’assises spéciale de Paris, Laurent Raviot, il se fait tantôt melliflu, tantôt grandiloquent, tantôt confus. Lorsqu’il lit ses notes et qu’il parle de sa vie, tout va bien. Il réussit même à mêler son histoire personnelle à celle de sa ville. C’est d’ailleurs « en fils de Nice » qu’il veut d’abord se confier.
De Charles Quint à Christian Estrosi
À la barre, Christian Estrosi se revoit, « du haut de [ses] cinq ans, tenant la main de [sa] mère », observer « la stature du général de Gaulle remontant la promenade des Anglais devant 150 000 personnes ». (...)
« Je traverse et je partage avec cette foule ces temps de chaleur, d’embrassades, de selfies, détaille-t-il. Je m’arrête sur une terrasse pour saluer quelques amis, artistes prestigieux qui étaient là pour honorer de leur présence les festivités du 14-Juillet. » S’ensuivent les minutes d’horreur. À ce moment-là, le maire de Nice n’est plus sur la promenade des Anglais. Il est happé dans un mouvement de foule. Une collaboratrice le prévient. Il appelle ses filles et sa future épouse pour se rassurer et les rassurer. (...)
S’agissant des questions précises qui sont ensuite formulées par les avocat·es des parties civiles au sujet des mesures de sécurité mises en place le soir du 14 juillet 2016 et en amont – notamment autour de la vidéosurveillance –, Christian Estrosi se montre en revanche beaucoup moins prolixe. La mâchoire crispée et l’air contrarié, il multiplie les réponses courtes et décalées. « Ce n’est pas la question que je vous pose », lui rétorque-t-on à maintes reprises.
Combien coûtent les 1 836 caméras disposées dans toute la ville ? « Je ne suis pas en mesure de vous répondre. La ville a à traiter 150 métiers différents et pour chacun d’entre eux je n’aurais pas la prétention de tout connaître par cœur. » N’est-il pas étonnant qu’il ait fallu plusieurs jours pour fournir aux enquêteurs le nombre de caméras ? « Vous pouvez trouver que c’est long. » Comment expliquer que personne, au Centre de surveillance urbain (CSU), n’ait vu les repérages du terroriste ? « Je défends mes agents et je refuse qu’on puisse les incriminer. »
Plusieurs fois, Christian Estrosi met en avant la nécessité d’autoriser la reconnaissance faciale. (...)
Responsable de rien
Le maire de Nice, qui a fait de la sécurité l’une de ses marottes, ne souffre pas qu’on remette en question son bilan en la matière. À l’entendre, tout était parfait le soir du 14 juillet 2016. Simplement parce que tout est toujours parfait lorsqu’il est aux manettes. Contrairement à François Hollande et Bernard Cazeneuve, qui s’étaient pourtant eux aussi dédouanés de leurs responsabilités, Christian Estrosi n’a pas une seule fois prononcé le mot « échec ». Quand un avocat lui lance « pourquoi est-il si difficile de demander pardon ? », il répond : « Pourquoi est-ce si difficile de me demander de quoi et sur quoi précisément je dois demander pardon ? » (...)
L’audience est suspendue une dizaine de minutes. À l’extérieur de la salle, la coprésidente de l’association Promenade des Anges, Célia Viale, a encore le sourire. « C’est du grand Christian Estrosi, confie-t-elle à Mediapart. J’ai dessiné un violon sur mon carnet de notes pendant son laïus. Sur la sécurité, il est face à ses contradictions. L’attentat a fait tomber toute sa pyramide. Ça montre juste que tout son truc sécuritaire ne tient pas debout. » (...)
L’avocate insiste : « Donc vous ne vous sentez en rien responsable de ce drame ? » Réponse de l’intéressé : « Je ne me sens pas responsable de Daesh, de l’État islamique et de ceux vers lesquels il faut se tourner ici parce que c’est leur procès. J’ai une colère sourde qui m’habite et donc je souhaite que la responsabilité soit sanctionnée le plus sévèrement possible. Je ne voudrais pas que ce procès déplace la responsabilité. » Il est plus de 20 heures. Les soupirs de la salle se sont désormais transformés en protestations. Christian Estrosi parle encore.