Les modèles prédictifs en écologie supposent généralement le maintien du capitalisme. Or, selon Claire Sagan, l’adaptation à la situation écologique mondiale exige de dépasser l’hégémonie capitaliste, et, par voie de conséquence, la notion d’anthropocène.
Dès les années 1970 Hans Jonas, précurseur de l’écosophie, avançait que ce que d’aucuns appelaient le « progrès » exigeait de revoir l’éthique kantienne, incapable de prendre en compte le non-humain ou les générations futures dont la survie était pourtant menacée. Ces deux ensembles – nature non-humaine et générations futures – échappaient en effet à l’éthique kantienne car dépassant son fondement de toute responsabilité dans le sujet rationnel capable de se représenter.
À l’époque, Jonas avait principalement en tête, non le changement climatique, mais la menace de destruction nucléaire, menace qui persiste aujourd’hui comme au moins aussi tangible que celles du réchauffement dit « anthropique, » bien que souvent éclipsée par la focale climatique.
Jonas proposait alors une « éthique pour le futur » – dont l’affect prédominant serait la peur. Dans ce cadre, nos élites devraient modeler leur comportement selon l’image du patriarche protégeant sa femme et sa progéniture, tout en informant ses décisions grâce à une « futurologie » à inventer. Cette futurologie était quant à elle imaginée par Jonas comme une nouvelle discipline scientifique tournée vers l’évaluation et l’anticipation systématique des conséquences néfastes ou positives du progrès technique. Le modèle éthique jonassien eut au moins le mérite d’afficher explicitement son inspiration patriarcale et technocratique. (...)
Dépasser la futurologie et son capitalocentrisme
Premièrement, il nous faut dépasser la foi dans l’objectivité et la fiabilité des modèles prédictifs du GIEC, dont la philosophe Émilie Hache
a fait l’éloge justement en tant que « futurologie » (cet éloge passant sous silence le caractère patriarcal et technocratique de la notion de Jonas). Les rapports du GIEC s’obstinent à lire passé comme futur de manière systématiquement capitalocentrée – à savoir, le futur comme le passé sont constamment réduits aux économies capitalistes, soit comme telos (toute l’histoire aurait toujours inéluctablement tendu vers le développement du capitalisme), soit comme fin de l’histoire se reproduisant à l’infini dans l’avenir. En témoigne la qualification du changement climatique comme « anthropique », qualification qui masque le fait que l’observation dudit changement ne porte pas sur l’histoire de l’Homo Sapiens en général, mais bien sur l’histoire récente du capitalisme industriel (j’inclus ici les capitalismes dictatoriaux ou totalitaires de monopoles étatiques qui, respectivement, ont été et continue d’être, ceux de l’URSS ou la Chine). Quant aux modèles prédictifs spéculant sur nos possibles futurs, ils incluent uniquement des scénarios où le capitalisme continuerait de prédominer de manière hégémonique, excluant donc la possibilité pourtant tangible d’un dépassement du capitalisme (pour le meilleur ou pour le pire, socialisme, barbarie, ou autre chose encore). (...)
La théorie marxiste a depuis longtemps rappelé à juste titre que le capitalisme n’est pas plus éternellement hégémonique que n’importe quelle autre forme d’organisation économique de l’histoire humaine. (...)
Mais désormais la rupture métabolique
, bien plus profonde et d’une tout autre nature que celle d’une crise, s’impose et met en lumière le fait que les crises jusqu’à présent traversées par le capitalisme pendant toute son histoire étaient partie intégrante de sa résilience. Le capitalisme a bel et bien dépendu de la traversée régulière et cyclique de ses crises, et il n’a jamais été garanti qu’une d’entre elles l’emporterait. Au contraire, chaque crise fut l’occasion de reconfigurations consolidant la distribution, la concentration du pouvoir, et les inégalités au fondement de l’empire.
D’où l’importance de la distinction entre crise et catastrophe, et la nécessité d’enregistrer le fait que cette fois-ci, il ne s’agit plus de crise, mais de limite, de rupture, de catastrophe écologique. (...)
pour l’histoire de la Terre, il n’est pas du tout certain que la description de notre situation comme une « crise » soit démontrable, à moins de nous faire, à l’instar des défenseur-euse-s du terme « Anthropocène, » juge et partie dans une Histoire aux temporalités qui nous dépassent.
Dépasser la notion d’Anthropocène
Mon quatrième et dernier point découle directement du troisième, et nous ramène à l’enjeu qui ouvre cet essai, de dépasser la technocratie environnementaliste et son hybris. La notion d’« Anthropocène » agit comme une incitation au discours, brouillant le sens de ce qui nous arrive, homogénéisant le phénomène sous un label éminemment universaliste et mondialisé, pour finalement paver la route des apprentis-géoingénieurs dont la normalisation est inquiétante pour toute approche démocratique et/ou véritablement écologique, de l’écologie.
Je propose donc de défier cette incitation en rejetant tout bonnement cette notion futurologique. (...)
Pour que l’écologie politique dépasse la tentation futurologique, il lui faudrait bien pourtant dépasser également le discours anthropo-scénique, pièce maîtresse de ce type d’environnementalisme technocratique. (...)