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En Inde, les crues du Brahmapoutre sont devenues « invivables »
Article mis en ligne le 15 septembre 2021

Dans l’Assam, État du nord-est de l’Inde, les champs sont noyés, les villages engloutis par des crues imprévisibles. Les agriculteurs de la vallée n’arrivent plus à cultiver et la jeunesse se désespère. En cause : le changement climatique, mais aussi une décennie de constructions pléthoriques — barrages, digues, routes...

Sur le bas-côté de l’autoroute surélevée, une centaine de familles ont construit des abris en bois dans l’urgence. À 33 ans, Anjuma Begum survit là, avec son mari et ses trois enfants. « On vit comme des rats ! Pas d’électricité, pas de toilettes, pas d’eau potable. Mon bébé a attrapé la fièvre à cause des moustiques et j’ai peur qu’il se noie, donc je l’ai attaché aux meubles. » (...)

Une fois de plus, le Brahmapoutre est sorti de son lit. Dans l’État de l’Assam, dont il traverse la vallée avant de rejoindre le Gange au Bangladesh, il a englouti 1 200 villages. Au total, quelque 600 000 personnes sont affectées par cette crue, inhabituelle au mois de septembre. « Durant le confinement, nous n’avons pas pu travailler ; désormais, c’est notre récolte de riz qui est en danger. Nos vaches et nos chèvres ont été emportées par les flots », raconte Anjuma Begum. De son village engloutis par les eaux, Pup-Deopani, on n’aperçoit plus que quelques toits. (...)

« Normalement, la mousson se dissipe fin août et nous plantons donc à ce moment-là. Cette année, elle est revenue en septembre et tous mes champs ont été noyés sous les eaux. Il y en a pour 400 euros d’investissements perdus ! » (...)

Même constat dans le village de Jajimukh, près duquel les rivières Janjhi et Mitong se jettent dans le Brahmapoutre. (...)

« Les peuples vénèrent ses cycles de destruction et création, dit Mirza Zulfiqur Rahman, chercheur associé au Institute of Chinese Studies de New Delhi. Le Brahmapoutre prend parfois des bouts de terre mais fertilise les sols en retour. Les villageois savent lire ses crues, planter et déménager au bon moment. » Mais depuis dix ans, le turbulent fleuve est hors de contrôle. (...)

« Le problème n’est pas tant les inondations que le fait qu’elles sont désormais irrégulières et soudaines », explique Dadu Dutta, coordinateur pour l’ONG North East affected area development society (Neads). « Cette année, il y a eu peu de précipitations mais une crue tardive. D’autres années il y a trop de pluies et jusqu’à six crues. » La cause de ces bouleversements ? Le changement climatique. (...)

Pour ce spécialiste des conflits transfrontaliers, le climat a bon dos. Les désastres dans le bassin du Brahmapoutre sont aussi causés par un bétonnage excessif qui a commencé après le terrible séisme qui a frappé en 1950 le Tibet et l’Assam. « Cela fait des décennies que l’Inde accumule des couches de routes et de digues dans la région pour protéger les villes ou les plantations de thé. Ces interventions humaines, pensées dans l’urgence et sans vraie connaissance de l’écosystème, finissent par perturber et déporter le cours du fleuve. »

En plus de cette vague de constructions dans la vallée, la tension avec le voisin chinois dans l’Himalaya aggrave encore plus la folie du fleuve. « L’Inde est engagée dans une frénésie de construction de barrages hydroélectriques sur les affluents du Brahmapoutre dans l’Himalaya. Il s’agit bien sûr d’approvisionner la région en énergie, mais aussi de se mesurer au rival chinois, alors que Pékin et New Delhi n’arrivent pas à s’entendre sur le tracé de leur frontière. » Ces projets géants, dont les études d’impact environnemental sont souvent validées dans l’urgence, perturbent les cycles hydrauliques et accentuent la rapidité des crues. (...)

Conséquence directe de cette course industrielle : l’érosion des sols s’accélère. (...)

Face à ce dérèglement menaçant des millions de personnes, le gouvernement de l’Assam tente tant bien que mal de jouer la carte de l’adaptation. Des routes pavées et surélevées sont construites dans les villages pour canaliser les crues. Une solution qui se révèle parfois contre-productive. (...)

Sans parler des afflux soudains lorsque ces digues s’effondrent ou doivent être ouvertes en catastrophe. (...)

Quant aux camps ouverts pour les réfugiés climatiques, ils ne sont investis qu’en dernier ressort. « La plupart refusent d’abandonner leurs foyers. Ils attendent la décrue à proximité de leurs champs, espérant sauver une partie de leur récolte. » Quitte à vivre dans des conditions d’hygiène catastrophiques. (...)

Que faire alors que chaque année, la situation des agriculteurs empire dans la région ? Avec une centaine de volontaires, l’ONG de Dadu Dutta « tente d’éduquer au changement climatique ». La Neads fait notamment la promotion de variétés de riz à cycle plus court, à même de passer plus facilement entre les cycles des inondations. Elle encourage la nouvelle génération à poursuivre ses études pour décrocher des emplois dans le secteur des services. « Il faut décider démocratiquement des projets d’infrastructures, en partant des besoins des populations locales qui vivent depuis toujours avec les mouvements du Brahmapoutre », recommande de son côté Mirza Zulfiqur Rahman. (...)

En attendant, « le gouvernement se contente de débloquer des fonds, dont une bonne partie finit détournée lorsqu’il y a une catastrophe » (...)

« Les jeunes quittent le village pour chercher du travail en ville et notre mode de vie disparaît. »