
(...) Si j’évoque Yórgos Ioánnou et son œuvre par ce moment si crucial dans la géopolitique de l’Ordre... fraîchement nouveau, et autant dramatiquement européiste, c’est autant, pour faire saisir certaines filiations d’époque avec certaines histoires et avec certaines affaires, celles justement, ignorées intentionnellement par les journalistes et par les analystes mainstream.
(...) Yórgos Ioánnou entreprit alors en 1978, la rédaction de cette brochure littéraire, justement intitulée “La Brochure” (To Phylládio), à mi-chemin entre la chronique et l’auto-anthologie sélective et variée, certains de ses textes qui selon l’avis de l’auteur ne pouvaient pas être publiés par les journaux et les revues de l’époque, trouvèrent alors refuge et toute leur place, dans cette Brochure à la périodicité incertaine et assumée comme telle, par son créateur. (...)
L’époque où cette brochure littéraire naquit, était celle du débat, très violent en Grèce, opposant les artisans (et partisans) de l’intégration du pays dans l’ensemble que constituait alors la CEE (devenue effective en 1981), et les... eurosceptiques du moment.
Yórgos Ioánnou était donc farouchement opposé à cette sombre perspective, et cela, dès le départ. Il faut préciser que de réserves très fortes allant dans ce même sens eurosceptique, avaient été exprimées, entre autres, par le poète Odysséas Elýtis (Prix Nobel de littérature en 1979), et par les compositeurs, Mános Hadjidákis et Míkis Theodorákis. (...)
Ces affaires ne sont pas faites pour nous, elles ne s’accordent guère avec notre histoire, ni avec le caractère de notre peuple. Ni même, avec la situation réelle de la Grèce en ce moment. Nous serons effacés en tant que pays, en tant que nation. Et ce n’est pas parce que d’autres perspectives ne sont pas suffisamment en vue, qu’il va falloir nous engouffrer dans cette voie (...)”
“Il ne restera plus rien dans le pays. Déjà, de voleurs sans scrupules bien de chez nous, très nombreux, et encore, certains malfrats internationaux sillonnent le pays pour voler des antiquités et des icones. Ainsi, les salopards et les fainéants, ont trouvé le filon pour s’enrichir facilement et pour s’offrir ainsi la bêle vie. Et tous ces esthètes, cette vermine, découvrent alors une nouvelle manière... de décorer leurs salons. Là, il va falloir taper très fort. Et j’imagine ce qui s’en suivra, depuis précisément notre... liaison avec la CEE. Dieu sait seulement... quelles ‘perles’ internationales, viendront-elles alors jusqu’ici, pour s’emparer de leur nouveau terrain.” (...)
Nous voilà dans une Europe (déjà du Sud), où alors l’ultralibéralisme des financiers, associé à la politique menée par les élites de l’Allemagne, s’assimilent à de figures du “nouveau nazisme” estiment certains analystes dans les pays du sud de la zone euro, et surtout, une bonne partie de l’opinion. Qu’en est-il réellement ? Et pourquoi alors, cette réaction, irrite-elle tant les journalistes mainstream, à l’instar des dirigeants de l’Allemagne (et de la France) actuelles ?
À un certain niveau d’analyse, il faut d’abord comprendre la survie des mémoires collectives, d’autant plus, que la place actuelle du (presque) seul pays grand gagnant de l’architecture européiste (l’Allemagne), permet certaines analogies, au risque même des anachronismes. Sauf que les anachronismes s’avèrent parfois relatifs, et que l’histoire... s’expérimente fondamentalement dans les nuances du gris.
Pour Yórgos Ioánnou, à la conscience humaine marquée à jamais par les plus sombres des nuances du gris, la méfiance était depuis devenue la règle. Pour ce qui est de la CCE, évoluée par la suite en Union européenne, le futur lui a donné raison. (...)
L’historien et écrivain anglais Mark Mazower, dans son ouvrage “Hitler’s Empire. Nazi Rule in occupied Europe”, (Londres, 2008), évoque cet article : “Das Jahr 2000” (L’Année 2000), texte étonnant car... futurologue, que Joseph Goebbels publia dans la revue “Das Reich”, le 25 février 1945. Dans son ultime effort de propagande, deux semaines seulement après la conférence de Yalta, le haut dignitaire nazi, établissait alors le lien entre l’Europe du futur et le national-socialisme. Une “Europe unifiée sous la direction de l’Allemagne”, et surtout “cette Europe certainement unie en l’an 2000, celle des enfants de nos enfants, à un moment futur, où cette guerre ne sera qu’un lointain souvenir”. (...)
Pour faire court, il faut comprendre que le projet européiste n’est pas né avec le nazisme car il l’a précédé, et ensuite... il l’a (mal) accompagné, pour finalement lui succéder. C’est donc un projet, initié et voulu par les élites financières et industrielles de l’Allemagne, et autant par celles des pays voisins de l’eurocentre, France, Belgique, et Pays-Bas notamment. La mondialisation s’y ajoutera alors plus tardivement.
Durant l’été 1940, le ministère de l’Économie du Reich avait prévu la création d’une forme de Paneurope de l’économie, basée, non pas sur l’intégration totale des pays, mais plutôt, ayant la forme de l’union des économies nationales derrière l’impulsion des accords conclus, entre les grands acteurs du secteur privé, sous le regard des responsables gouvernementaux, s’agissant bien évidemment de l’Europe de l’Ouest.
Utilisant les réseaux et les relations entre les industriels et datant de l’avant-guerre, le ministère (du Troisième Reich) a financé des rencontres, entre ces industriels et financiers. L’idée centrale étant “l’américanisation” des industries périphériques, certains industriels furent alors un moment nourris du fantasme, de créer un Parlement européen industriel, sous le patronage de l’Allemagne. (...)
En tout état de cause, la primauté absolue de la politique raciste d’Hitler a lourdement hypothéqué la réalisation d’un tel programme européiste, durant la guerre en tout cas, ou même, sous sa variante très strictement (et au sens très étroit) national-socialiste. Dans ce sens, il est historiquement anachronique et donc inexact, que de caricaturer Wolfgang Schäuble ou Angela Merkel en nazis. Si certaines consciences très collectives, persistent alors ainsi dans leurs anachronismes, c’est plutôt je dirais, parce que le modèle de domination qui leur est proche (historiquement et par le truchement de la mémoire) est celui de l’Allemagne des années trente et quarante du court Vingtième siècle ; ce dernier s’avère finalement... plus long que prévu.
C’est aussi parce que la modélisation... suffisamment germanique de cette ultime UE ne laisse guère de doute, quant au... Printemps totalitaire déjà fleuri du projet, et cela ne peut plus être occulté par la propagande et encore moins, par les euphémismes (de “gauche” comme de droite) du genre par exemple : “le déficit démocratique de l’UE qu’il va falloir combler”. (...)
Sauf qu’il ne s’agit pas exclusivement des élites allemandes, mais autant, de celles de la France et des autres pays de l’eurocentre, suivies par les para-élites périphériques, celles d’Athènes par exemple, politiquement issues en partie de la Collaboration et dont certains grands acteurs économiques du temps si tragiquement présent... en ce “Das Jahr 2015”, sont les descendants des affairistes, des trafiquants et des escrocs du temps de l’Occupation allemande des années 1940. C’est alors ainsi, qu’une partie de leurs liens... naturels avec les conglomérats industriels et financiers allemands (et autant européistes), remontent exactement à cette période, (je vais y revenir dans un autre article pour ce qui est des... Grecs).
(...)
Le nouvel ordre de l’Allemagne national-socialiste avait joué son rôle dans l’émergence de l’européisme de l’après-guerre. Sûrement, les architectes du Marché commun étaient incontestablement Gaullistes, antinazis et antifascistes avérées. Cependant, certains personnages-clefs, œuvrant pour le dossier européiste mais travaillant dans les coulisses, Français, Belges et surtout Allemands, avaient servi le nazisme, sauf qu’ils en ont été déçus.
Hans Peter Ipsen par exemple, juriste nazi ayant fait carrière au sein des autorités militaires occupantes à Bruxelles durant la guerre, il devient ensuite, le plus grand spécialiste du droit des Communautés européennes en Allemagne Fédérale. De même, parmi des économistes et hommes d’affaires nazis, membres du “Cercle Européen” (“Europakreis”) qui se réunissaient à l’Esplanade Hôtel de Berlin sous le Troisième Reich, certains ont joué un tout premier rôle dans la politique et l’économie de l’Allemagne de l’après-guerre. (...)
Résumons. La mise à mort du gouvernement SYRIZA/ANEL est en cours d’exécution par ces mêmes élites européistes, avec... l’aimable participation des funestes népotistes d’Athènes. Aucune reculade Syriziste ne leur suffira dans la mesure où, quoi qu’il arrive, ce gouvernement porte en lui le germe de la résistance. Et à notre connaissance, des amis (politiques) de SYRIZA en Allemagne en sont bien conscient, d’où un certain désarroi pas forcement exprimé publiquement.
D’autres amis Allemands voudraient aussi stopper la machine infernale de l’intérieur, ils sont très minoritaires, en tout cas pour l’instant. En plus, du point de vue des élites, il va falloir raconter quelque chose aux autres peuples de la funeste UE, surtout maintenant. Car les élites européistes du temps de la mondialisation ne semblent pas vouloir épargner à terme les habitants de l’Eurocentre, du sort exactement réservé aux Grecs et aux autres... peuplades du Sud. (...)
Les travailleurs en Grèce se demandent alors au nom de quel principe, les droits du travail, la Sécurité Sociale, les salaires ou enfin, le sens de la vie et de la mort ne sont plus les mêmes en Grèce et en Allemagne. Après tout, au bout de cinq années de saignée sociale, humaine et symbolique, la dette ne cesse alors d’augmenter. (...)
La mise à mort du gouvernement SYRIZA/ANEL, ou sinon sa soumission totale, sous forme par exemple de coalition nouvelle incluant le PASOK et le parti initié entre Berlin et Bruxelles “To Potami” (Rivière), ce qui revient au même pour la Gauche et pour ANEL, n’est pas aussi facile que prévue. Les élites oublient parfois, que les peuples arrivent à mettre leur grain de sable dans l’histoire.
Nos annalistes et écrivains d’hier et d’aujourd’hui, entrevoient parfois assez clairement les fentes du temps humain qui est le nôtre ; ils y mettent autant et à leur manière, le grain de sable nécessaire. Leur seul héritage à la manière de Yórgos Ioánnou. Jusqu’à la prochaine fois.
Enfin, c’est la première fois qu’un dirigeant d’une des trois composantes de la Troïka, formée par le FMI, la Commission et la BCE, le dit face caméra. “L’argent a été donné pour sauver les banques françaises et allemandes, pas la Grèce”, a déclaré Paulo Batista, l’un des 19 élus parmi les 24 membres du conseil d’administration du Fonds monétaire international.