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Marie-Claude Saliceti
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Mediapart
Face à l’extrême droite, Macron s’entête à jouer avec le feu
Article mis en ligne le 14 avril 2022
dernière modification le 13 avril 2022

Convaincu de la disparition du « front républicain », Emmanuel Macron transforme la campagne d’entre-deux-tours en un référendum pour ou contre son projet. Ce faisant, il continue de nourrir l’idée selon laquelle le programme néofasciste de Marine Le Pen constituerait une alternative.

Dénoncer les mensonges de Marine Le Pen, « sans utiliser la voix de la moralisation » : c’est la stratégie qu’a choisie Emmanuel Macron dans l’entre-deux-tours de la présidentielle pour « convaincre » les millions d’électeurs et électrices du Rassemblement national (RN) que son programme est le meilleur. Estimant qu’« il n’y a pas eu de front républicain » en 2017, le candidat La République en marche (LREM) vise le vote d’adhésion et entend « rassembler » autour de lui plutôt que contre son adversaire. (...)

si les inconnues sont encore plus grandes aujourd’hui qu’en 2017, c’est aussi parce que la candidate du RN apparaît, pour beaucoup d’électeurs et d’électrices, comme une sorte de rempart social contre la politique d’Emmanuel Macron. Une situation inouïe compte tenu de l’histoire dont est issue Marine Le Pen, mais aussi et surtout des positions et du programme qu’elle défend, et qui s’inscrivent parfaitement dans la tradition de l’extrême droite.

On a déjà montré ici combien ce programme était tout sauf « de gauche » et même combien il représentait un recul sur ce plan par rapport à la présidentielle de 2017, avec l’abandon de l’âge du départ à la retraite à 60 ans et des garanties sur le statut des fonctionnaires, les 35 heures ou le droit du travail. On a aussi déplié la façon dont le projet du RN, profondément xénophobe et autoritaire, ferait basculer la France dans un régime à la hongroise et mettrait le pays au ban des démocraties européennes.

Pour l’emporter, Marine Le Pen a fait siennes de nombreuses obsessions de la droite et du patronat, comme la baisse des impôts de production et de l’impôt sur les successions – deux éléments qui figurent aussi dans le programme d’Emmanuel Macron –, ou encore la hausse des salaires basée sur la seule volonté des chefs d’entreprise. Surtout, elle a conservé son idée de « priorité nationale », qu’elle veut inscrire dans la Constitution, et qui conduirait à frapper durement les travailleurs et travailleuses, et une grande partie des classes les plus modestes.
Une fuite en avant néolibérale

Mais pour comprendre la réalité politique actuelle de la France, il ne faut pas se contenter de regarder les programmes et de juger leur orientation en soi. Il faut les mettre dans le contexte : celui de l’histoire du quinquennat qui s’achève et celui de la concurrence entre les candidats. Depuis son arrivée à Bercy en 2015 et encore plus depuis son élection de 2017, Emmanuel Macron a mené une politique d’accélération des réformes néolibérales dans le pays. C’est d’ailleurs sa fierté : faire ce que « les autres n’ont pas fait ».

La réforme du code du travail, celle de la fiscalité du patrimoine, les privatisations de ce qui pouvait encore l’être, la fin du statut des cheminots… La liste est longue. À chaque instant, la priorité a été donnée au capital. (...)

Crise de la démocratie

Convaincu que sa politique incarnait une rationalité supérieure, le pouvoir exécutif n’a pas hésité à avoir recours à la violence pour briser cette résistance. La violence de la politique économique s’est traduite par une violence concrète et un déni de celle-ci. (...)

Dans son entourage, pourtant, certains le pressaient d’honorer ses promesses de changement institutionnel. Il y a quelques mois encore, François Bayrou espérait convaincre le chef de l’État d’instaurer la proportionnelle aux législatives, quitte à passer par voie référendaire. Sans cela, nous aurions « une crise démocratique assurée et garantie », disait-il. Mais Emmanuel Macron n’a rien fait, ouvrant à Marine Le Pen la possibilité d’affirmer aujourd’hui qu’elle consultera « le seul expert qu’[il] n’a jamais consulté : le peuple » et de faire sienne la revendication phare des gilets jaunes : le référendum d’initiative citoyenne (RIC). (...)

De la même façon qu’il a dénié la question des violences policières, et défendu verbalement les libertés publiques tout en menant l’offensive contre elles, le pouvoir exécutif a aussi menti sur sa gestion de la crise sanitaire, au risque de perdre la confiance de la population. (...)

Emmanuel Macron s’est aussi enivré de son « bilan économique » à coups de statistiques et d’études trop élogieuses. (...)

Le rejet français du néolibéralisme, que le président sortant pensait avoir vaincu, s’est en réalité renforcé tout au long de son quinquennat.

Cette déconnexion explique l’absence complète de prise en compte de ce rejet dans son programme et sa campagne de réélection. C’est donc en toute logique que le président sortant promet pour les cinq prochaines années l’apogée de sa politique de radicalisation néolibérale : l’achèvement de la seule grande réforme qui manque à son arc, celle des retraites ; la marchandisation des services publics, notamment l’éducation ; et la déconstruction de l’État social avec sa réforme du revenu de solidarité active (RSA), qu’il souhaite conditionner à une activité.
L’illusion sociale du RN

En refusant de modifier substantiellement cette doctrine d’ici le 24 avril et en maintenant l’idée que toute voix en sa faveur validera son projet, Emmanuel Macron transforme le second tour de la présidentielle en référendum pour ou contre ses politiques. Et, à la différence de 2017, bon nombre de Françaises et de Français, épuisés par le quinquennat qui s’achève, entendent le prendre au mot, sans même se soucier de la catastrophe démocratique que constituerait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. (...)

Emmanuel Macron s’est aussi enivré de son « bilan économique » à coups de statistiques et d’études trop élogieuses. (...)

Le rejet français du néolibéralisme, que le président sortant pensait avoir vaincu, s’est en réalité renforcé tout au long de son quinquennat.

Cette déconnexion explique l’absence complète de prise en compte de ce rejet dans son programme et sa campagne de réélection. C’est donc en toute logique que le président sortant promet pour les cinq prochaines années l’apogée de sa politique de radicalisation néolibérale : l’achèvement de la seule grande réforme qui manque à son arc, celle des retraites ; la marchandisation des services publics, notamment l’éducation ; et la déconstruction de l’État social avec sa réforme du revenu de solidarité active (RSA), qu’il souhaite conditionner à une activité.

L’illusion sociale du RN

En refusant de modifier substantiellement cette doctrine d’ici le 24 avril et en maintenant l’idée que toute voix en sa faveur validera son projet, Emmanuel Macron transforme le second tour de la présidentielle en référendum pour ou contre ses politiques. Et, à la différence de 2017, bon nombre de Françaises et de Français, épuisés par le quinquennat qui s’achève, entendent le prendre au mot, sans même se soucier de la catastrophe démocratique que constituerait l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. (...)

Désormais, Marine Le Pen se présente ouvertement comme un rempart contre la destruction du modèle social incarné par le président sortant, alors même qu’elle a durci son programme en la matière. (...)

Le positionnement de Marine Le Pen n’est pas social. C’est une illusion que renvoient en miroir le quinquennat et le projet d’Emmanuel Macron. Tel qu’il est en train de s’installer, le débat est enfermé au sein de la droite radicalisée. Et ce, sur tous les sujets. (...)

ce second tour n’est donc pas une opposition entre un candidat « modéré » et une candidate « extrémiste », mais plutôt entre deux radicalités qu’une majorité de Françaises et de Français rejettent : une radicalité néolibérale face à une radicalité néofasciste.

Comme solution à cette impasse, Emmanuel Macron tente maladroitement un pas de deux sur la réforme des retraites. Le président sortant a ainsi proposé de ramener l’âge légal à 64 ans et non plus 65. « Je suis prêt à discuter », a-t-il dit, évoquant même l’idée d’un référendum sur le sujet. Mais ce frémissement est très risqué : il menace de faire perdre au président sortant une partie de l’adhésion de la droite néolibérale tout en restant moins-disant par rapport à une Marine Le Pen candidate du statu quo sur les retraites. (...)