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Mediapart
Faux pillages de tombes : les ressorts antisémites d’une vidéo poussée par la fachosphère
#extremedroite #fascisme #antisemitisme
Article mis en ligne le 29 juin 2023

Une vidéo publiée par un conseiller régional d’Île-de-France, membre de la majorité de Valérie Pécresse, alimente un poncif antisémite depuis un mois. Résultat : plus d’un million et demi de vues sur les réseaux sociaux. Plusieurs responsables communautaires et rabbins dénoncent sa dangerosité auprès de Mediapart.

Véritable millefeuille du sordide, le montage publié le 22 mai sur son compte Twitter comptabilise plus d’un million et demi de visionnages. Et il a fait souffler un véritable vent de panique parmi les familles dont les proches sont enterrés dans les nombreuses divisions juives du cimetière parisien de Pantin.

La vidéo diffusée par ce proche de Valérie Pécresse prétend que des fossoyeurs du cimetière de Pantin, mus par l’appât du gain et protégés par une hiérarchie peu scrupuleuse, multiplieraient les exhumations administratives à la pelleteuse. Cela expliquerait la supposée présence d’ossements abandonnés au sol et sur des tombes du cimetière. Les agents feraient ainsi fi du respect dû aux défunt·es pour toucher les primes d’exhumation et piller les tombes. À la recherche de bijoux et de dents en or, ils cibleraient « surtout les divisions de confessions israélites », assure un ancien fossoyeur auquel Pierre Liscia tend le micro, et qui se présente comme un « lanceur d’alerte » réprimé par une Mairie de Paris qui voudrait étouffer le scandale. (...)

malgré les nombreux mensonges et manipulations révélés par Libération, Pierre Liscia a feuilletonné « l’affaire » sur ses réseaux sociaux, sur des radios ou le plateau de Cyril Hanouna (C8), y affirmant avoir « saisi le procureur de la République ». Le 23 juin, pourtant, les parquets de Paris comme de Bobigny indiquaient à Mediapart ne disposer d’aucune trace d’un tel signalement.

« Pas de bijoux ni de lingots dans nos tombes »

D’abord sur la réserve, car soucieux d’apaiser les familles inquiètes, plusieurs responsables communautaires et rabbins dénoncent, avec un mois de recul, la dangerosité de la vidéo. « En fonction du préjudice que nous évaluerons, nous nous réservons le droit de porter plainte », déclare à Mediapart le président du Consistoire de Paris, Joël Mergui.

Dès le 22 mai, le grand rabbin de France, Haïm Korsia, assurait sur ses réseaux sociaux que « les exhumations des cercueils [à Pantin] ne se font qu’à la main, dans le respect de la dignité de nos défunts et en conformité avec la halakha [la loi juive – ndlr] ».

Le rabbin Serge Benhaïm, président de la structure associative qui garantit le respect des règles religieuses relatives aux rites funéraires pour le Consistoire de Paris (la Hevra kadicha), pointe avant tout l’absurdité de l’accusation : « Selon le rite, nous sommes mis en terre dans un simple linceul, complètement nus. Il n’y a pas de bijoux, ou de prétendus lingots, dans nos tombes. »

Forte audience à l’extrême droite

Sur Twitter, logiquement, l’audience de la vidéo a explosé en grande partie grâce à plusieurs comptes d’extrême droite : Boulevard Voltaire (85 000 abonné·es, un site créé par Robert et Emmanuelle Ménard, condamné en 2014 pour provocation à la haine envers les musulmans), Fdesouche (plus de 180 000 abonné·es, fondé par le militant identitaire Pierre Sautarel) ou encore TV Libertés (plus de 140 000 abonné·es Twitter, une webtélé lancée par Philippe Milliau, ancien du Bloc identitaire, et dirigée par Martial Bild, ex-cadre du Front national).

Sur TikTok, c’est le compte de Henry de Lesquen qui engrange le plus grand nombre de visionnages (presque 30 000) pour sa reprise de la vidéo. Ancien président de la radio d’extrême droite Radio Courtoisie, l’homme multiplie les propos racistes et a été condamné en 2017 pour provocation à la haine et négation de crimes contre l’humanité, après des propos négationnistes sur la Shoah.

Pour Benjamin Tainturier, sociologue spécialiste de l’antisémitisme en ligne au sein du Médialab de Sciences Po, Internet constitue un espace de déploiement original de l’antisémitisme (...)

Dans leur cartographie analytique des violences politiques en France (Violences politiques en France de 1986 à nos jours, Presses de Science Po, 2021), Isabelle Sommier, Kamila Bensaadi et Loïc Le Pape montrent d’ailleurs que les atteintes aux tombes juives sont majoritairement le fait de personnes influencées par (ou organisées à) l’extrême droite.

« Pousse-au-crime »

Prétendant dénoncer des profanations de sépultures juives, la vidéo les transforme, finalement, en cibles potentielles (...)

Tous les responsables communautaires interrogés par Mediapart témoignent ainsi d’une atmosphère de panique après la mise en ligne de la vidéo. « Les premiers jours, mon téléphone n’a pas arrêté de sonner ! », se souvient le rabbin Serge Benhaïm. (...)

Le 7 juin, le Conseil de Paris a voté un dépôt de plainte à l’égard de Pierre Liscia pour « diffamation publique envers un corps constitué », à l’unanimité des voix exprimées et des groupes politiques présents en séance.

Sollicités par Mediapart, le conseiller régional de droite et son avocat n’ont pas souhaité répondre à nos questions. Au conseil régional, si l’on refuse de commenter, on tient tout de même à préciser : « Cette vidéo et ses suites relèvent de l’initiative strictement personnelle de M. Liscia. »