Dans une tribune au « Monde », François Dupaquier, riverain du quartier de la Goutte d’Or, à Paris, appelle à ne pas simplement créer les conditions de bonheur dans le quartier des Abbesses, mais dans l’ensemble de l’espace urbain pour lutter contre la haine et le développement des extrémismes.
J’habite le quartier de la Goutte d’Or dans le XVIIIe arrondissement de Paris depuis sept ans du fait du prix de l’immobilier. J’avais placé des espoirs dans ce lieu de vie ayant un attrait certain pour le partage des cultures. Je travaille en effet dans l’aide humanitaire internationale depuis quinze ans et suis aussi auteur de documentaires.
Je me suis rendu dans de nombreux pays, pour beaucoup musulmans, et je m’investis particulièrement dans la crise syrienne et irakienne. Vivre à la Goutte d’Or a eu le mérite de me permettre de mieux appréhender le développement des extrémismes.
Je compose le 17
Un de ses facteurs est l’absence de puissance régalienne et le sentiment pour certains citoyens que l’Etat ne les traite pas équitablement, voire les abandonne ou pire, les méprise. Quand la République offre une politique du « deux poids deux mesures », les citoyens finissent par s’opposer les uns aux autres au sein même de leur communauté.
Au bout de ma rue, il y a un restaurant africain d’un côté et, de l’autre, un café arabe. Dans le premier, aux beaux jours, les clients sortent les chaises sur le trottoir et discutent. Cela pourrait ressembler à une réunion paisible sous l’arbre à palabres. Mais rapidement les clients s’amassent, parlent forts. Tout le mobilier urbain devient lieu de rassemblement.
Les voitures s’arrêtent portières ouvertes et musique à fond au milieu de la petite ruelle. Alors, quand un riverain sort sa tête et demande aux clients de se calmer et que l’un d’eux le menace en hurlant que la rue est à eux, je compose le 17.
Des joints à tout âge
La fois précédente, témoin d’une effraction, quand j’avais appelé directement le commissariat, la policière m’avait dit ne rien pouvoir faire pour moi car « ils changeaient de service… ». J’appelle donc Police Secours. Comme personne ne vient, je rappelle ; trois fois en tout. Avec ma compagne on se lasse, et quand la police arrive, le petit restaurant est fermé et on dort déjà. Alors le lendemain je décide de parler au propriétaire du restaurant du problème qui, selon lui, n’est pas son problème. Et de conclure qu’il connaît bien la police et qu’on peut bien les appeler, ça ne change rien.
De l’autre côte à trente mètres, il y a le bar arabe où l’on joue aux cartes en buvant du thé. Là aussi, on aimerait se projeter dans une ruelle de la veille Alger, pleine de sourires, d’odeur d’épices, d’orange et d’olive. Mais à partir de midi le bar se remplit tout comme les trottoirs du voisinage où on fume des joints à tout âge. (...)