Arrivé adolescent en France en 2006, Mohamed, un Egyptien aujourd’hui âgé de 31 ans, a construit toute sa vie d’adulte en Hexagone. Pendant ses 15 années de présence sur le sol français, le jeune homme a "tout fait pour s’intégrer". Il a trouvé un emploi, s’est marié, a monté une entreprise avec son épouse… Aujourd’hui père de famille et propriétaire de son appartement, Mohamed n’arrive toujours pas à régulariser sa situation et vit sous la menace d’une expulsion. (...)
"Quand je suis arrivé en France, j’ai eu de la chance. On ne m’a pas laissé complètement tomber. J’ai passé quelques nuits dehors, c’est vrai, mais des familles m’ont aussi tendu la main. Des familles françaises qui, à différents épisodes de ma vie, m’ont accueilli, m‘ont donné un lit, un repas.
Au début, je n’ai pas cherché à régulariser ma situation tout simplement parce que je ne savais pas ce que je devais faire. On était en 2006, j’avais 16 ans, j’étais un enfant. Je savais que je n’étais pas en règle mais je ne savais pas quoi faire.
J’avais peur des contrôles de police, bien sûr. Ou des contrôles dans les transports. J’avais peur d’être expulsé pour une simple absence de ticket. A cette époque, pour éviter les contrôles, je m’habillais bien, je marchais élégamment. Je me disais que ça m’aiderait à passer entre les mailles.
Je ne parlais pas français. Je me débrouillais un peu en anglais, mais je me suis accroché, j’ai appris la langue en lisant les journaux, en parlant. J’étais déterminé.
"Je me faisais discret, je travaillais"
J’ai commencé à travailler au noir à 18 ans, dans le bâtiment, la rénovation. J’ai dû beaucoup travailler, je ne connaissais pas grand-chose à ce métier.
A ma majorité, j’avais un peu mûri, j’avais un peu plus confiance en moi, j’ai décidé de me faire régulariser pour avoir un titre de séjour. C’était il y a 13 ans. Je suis allé à la préfecture, mais ils ont rejeté ma demande : ils m’ont dit qu’il fallait 10 ans de présence sur le sol français ou un contrat de mariage ou une promesse d’embauche. Je n’avais rien de tout ça.
J’ai été voir des associations, j’ai été actif. A chaque fois, on me disait que ça serait compliqué. Cette année-là, j’ai reçu ma première OQTF. Je ne suis pas parti, je suis resté en France. Je me faisais discret, je travaillais, toujours au noir.
Grâce à des relations, quelques années plus tard, j’ai pu louer un appartement à Paris, dans le 9e arrondissement.
(...)
"Je me sens français, mais je dois toujours me battre"
Aujourd’hui, je suis propriétaire, marié, je paie mes impôts, ma taxe foncière, ma taxe d’habitation. Tout ça, sans papiers. Mon casier judiciaire est vierge.
Je me sens français, pourtant, je suis toujours en train de me battre. J’ai reçu ma quatrième OQTF au mois de juillet. A chaque fois que je demande un nouvel examen de mon dossier, ma demande de régularisation est refusée. Soit je ne gagne pas assez, soit ma vie de couple ne suffit pas à régulariser ma situation, soit… je ne sais pas, je suis fatigué.
Une seule fois, j’ai eu un titre de séjour. C’était au début de l’année 2020. Le tribunal a tranché en ma faveur. Il a ordonné à la préfecture de me délivrer un titre provisoire le temps de l’examen de mon dossier. Trois mois de validité, seulement, de la mi-janvier à la mi-avril 2020. C’est la seule fois que j’ai été en règle sur territoire français. Puis mon dossier a encore été rejeté.
Il y a souvent des erreurs, en plus.
(...)
Cet été, nous avons eu notre premier enfant. Je suis maintenant père de famille.
Aujourd’hui, j’attends un avis d’audience par le tribunal de Montreuil. Je vais y contester mon OQTF. Et demander directement au tribunal un titre de séjour. J’espère gagner. Sinon, je ne vois pas ce que je pourrais fournir comme preuves supplémentaires de mon intégration."