Les slogans brandis par l’extrême droite dans ses batailles locales contre l’accueil de réfugiés ont révélé la vitalité de la vieille grammaire antisémite française. Celle-ci constitue l’un des ferments de la théorie du « grand remplacement », à côté de la négrophobie et de l’islamophobie, expressions racistes plus immédiatement visibles.
« On peut être juif et avoir collaboré avec les nazis. » Martine, contributrice du site identitaire Riposte laïque, en pointe dans les mobilisations récentes contre l’hébergement de réfugié·es à Callac (Côtes-d’Armor) ou encore Saint-Brévin-les-Pins (Loire-Atlantique), convoque Hannah Arendt. Elle fustige les « journaleux, à l’image d’un Askolovitch, [qui] se servent de leur origine juive pour intimider quiconque oserait contester leur vision du monde, en leur faisant le coup de l’antisémitisme ».
Elle vise en fait les deux journalistes de l’hebdomadaire breton Le Poher, Faustine Sternberg et Erwan Chartier-Le Floch, qui sont harcelés par l’extrême droite depuis qu’ils ont couvert les événements de Callac. Martine est certaine qu’ils sont juifs. (...)
Dans ses diatribes, Martine qualifie de « collabos » tous ceux qui « favorisent l’invasion migratoire, majoritairement africaine et musulmane que nous subissons », contre laquelle ont manifesté à Callac divers groupes identitaires, des cadres du parti d’Éric Zemmour (Reconquête), des proches de Jean-Marie Le Pen et Gilbert Collard, ou encore l’organisation catholique intégriste Civitas, installant un climat de terreur jusqu’à leur victoire. En janvier, en effet, le projet destiné aux réfugié·es, porté par le fonds de dotation privé Merci, propriété d’une famille répondant au nom de Cohen, a été abandonné.
Et cette « mère des batailles », comme l’ont baptisée ces militant·es qui récidivent depuis aux quatre coins de la France, a révélé la vitalité de la vieille grammaire antisémite française, au cœur de la théorie du « grand remplacement », à côté d’expressions racistes plus immédiatement visibles comme la négrophobie et l’islamophobie. Ainsi, sur les murs de Callac, dans la nuit du 29 au 30 septembre 2022, parmi une dizaine de slogans contre l’accueil de réfugié·es – dont certains explicitement islamophobes –, le nom « Cohen » a été tagué en majuscules, biffé d’une croix. (...)
Au fil des mois, le nom de la famille a été obstinément cité par les opposants et opposantes au projet, réveillant tout l’imaginaire antisémite qui associe les juifs à l’argent et à un complot mondial ourdi pour détruire l’ordre existant. Dans leurs écrits et leur matériel politique, les juifs ont été désignés par des métonymies diverses : « finance internationale » ou « élites mondialisées » ; le nom « Cohen » a été associé à l’adjectif « riche », « richissime » ou à « millionnaires ».
D’après nos informations, quelques jours avant l’apparition des tags à Callac, la directrice déléguée du fonds Merci a dû se rendre dans un commissariat de Paris (où se trouve le siège). Un courriel néonazi, négationniste et raciste avait en effet été envoyé à la mairie de Callac à partir de son adresse mail professionnelle (détournée), qui clamait : « On en vient à regretter que les chambres a [sic] gaz soient un mythe avec tous ces youpins qui nous importent des bougnoules et des nègres débiles dans nos paisibles contrées. vivement la guerre civile que l’on nettoie tout ça au lance flammes !! Salauds de juifs consanguins, au four ! »
En prime, cette juriste de formation a été indignée par l’accueil que lui a réservé la police : « L’agent […] n’a eu de cesse d’essayer de me convaincre que j’étais à la mauvaise adresse. Il ne posait des questions qu’avec l’objectif de se décharger sur une autre institution » (...)
Variation contemporaine d’un corpus raciste ancestral
Dans un autre style, Riposte laïque titrait en septembre 2022 : « La riche famille Cohen a décidé que les Africains remplaceraient les Bretons ». L’auteur du billet, Martin Moisan, ne s’embarrasse pas de précautions et écrit noir sur blanc que l’« initiative émane d’une famille juive [et qu’à] ce titre elle est doublement symbolique et dangereuse pour la paix sociale », avant de légitimer l’usage de la violence physique et de se lancer dans une recension presque exhaustive de tous les tropes antisémites disponibles dans le corpus raciste français. (...)
L’historien de l’extrême droite Nicolas Lebourg rappelle également, dans une généalogie du « grand remplacement », qu’Hitler prétendait dans Mein Kampf que les juifs « utilisaient la France pour importer les Noirs en Europe, et ainsi détruire la race blanche par métissage ».
Suprémacisme blanc et terrorisme antisémite
Variation contemporaine de ce fantasme raciste et complotiste, le « grand remplacement », tel que formulé par l’essayiste suprémaciste blanc Renaud Camus dans son Abécédaire de l’in-nocence en 2010, prétend désigner une « guerre » de « contre-colonisation », visant à détruire les « peuples indigènes européens » en faisant venir, en masse, des populations immigrées non blanches. Supposés agir dans l’ombre, les juifs sont envisagés comme les organisateurs de cette prétendue « guerre ».
Depuis, cette idéologie a motivé plusieurs attentats contre des fidèles dans des mosquées en Nouvelle-Zélande, dans des quartiers noirs ou latinos outre-Atlantique, mais également dans des synagogues aux États-Unis ou en Allemagne. (...)
« Accuser un groupe de fomenter, dans l’ombre, un plan de destruction de l’ordre social est un argument directement issu d’un imaginaire conspirationniste antisémite qui n’a pas disparu, et qui peut très bien s’articuler avec l’islamophobie et tous les autres racismes », synthétise Marie Peltier, historienne spécialiste des théories complotistes.
Elle tient aussi à souligner la place qu’occupe la figure de George Soros dans les discours conspirationnistes contemporains : malgré l’absence de liens entre sa fondation, l’Open Society, et le fonds de dotation Merci, le nom du philanthrope américain d’origine juive hongroise est apparu dans la prose d’opposants au projet de Callac. (...)
Alors que les mobilisations d’extrême droite contre l’accueil de réfugié·es se cristallisent désormais sur Saint-Brévin-les-Pins, où l’ouverture par l’État d’un centre d’accueil pour demandeurs et demandeuses d’asile est prévue, l’ancien porte-parole du groupe identitaire angevin l’Alvarium (dissous en novembre 2021), Jean-Eudes Gannat, a déclaré au site d’extrême droite Breizh-info : « [Ceux qui soutiennent le projet] font le jeu d’une élite mondialiste qui tire profit financièrement de tout cela. » Le 22 mars, le domicile du maire et ses deux voitures étaient endommagés par un incendie criminel. (...)