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Marie-Claude Saliceti
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le Monde Diplomatique
L’emprise des géants de l’industrie pharmaceutique
Juillet 1976
Article mis en ligne le 25 mars 2018
dernière modification le 23 mars 2018

’il est une industrie multinationale, c’est bien celle des produits pharmaceutiques. Du moins dans ses structures, car, géographiquement, la production se répartit de manière très asymétrique entre les différents pays. En valeur, 85 % du total des médicaments (monde socialiste exclu) sont fabriqués dans les pays capitalistes développés ; moins de 5% le sont dans les pays semi-industrialisés (Espagne, Portugal, Grèce, Turquie) et le reste, soit 10%, ans des pays en voie de développement. En termes d’exportations, les pourcentages passent respectivement à 90%, 3% et 7%. Au sein même des pays développés, la production est fortement concentrée la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, le Japon, la Suisse, le Royaume-Uni et les Etats-Unis se partagent environ 80% du total mondial.

Ce sont ces mêmes Etats qui assurent la plus grosse part de l’innovation technologique. A eux cinq, les Etats-Unis, la Suisse, l’Allemagne de l’Ouest, la France et le Royaume-Uni ont participé, pour 89%, à la découverte des cent trente-huit principaux médicaments nouveaux de 1950 à 1967. Les firmes qui dominent dans la recherche et le développement sont aussi celles qui détiennent la majeure partie des brevets délivrés dans le monde pour les nouveaux médicaments : le transfert de la technologie passe donc en grande partie par leur intermédiaire. Devant cette prééminence du monde développé à à tous les niveaux de l’industrie pharmaceutique – production, consommation et innovation, – nul ne s’étonnera que la recherche, motivée par les lois du marché, soit conçue de manière à couvrir les besoins des populations vivant dans les régions tempérées, où l’hygiène, l’action préventive et la nutrition sont fort développées. Quant au monde en voie de développement, qui abrite la majorité du genre humain et où sévissent toutes sortes de maladies peu répandues dans les pays riches, il doit se satisfaire des médicaments mis au point à l’usage des autres. Sans doute le système actuel lui permet-il de couvrir une bonne part de ses besoins ; mais la différence est telle dans l’incidence des maladies qu’il reste très insuffisant. L’état actuel des forces du marché interdit néanmoins toute perspective d’orientation nouvelle de la recherche dans l’intérêt des plus misérables.

La concentration de la production pharmaceutique, dans un petit nombre de pays, n’est que le reflet d’une concentration aussi poussée à l’intérieur même de cette industrie. Dans la plupart des pays, il existe de nombreuses petites entreprises qui ne fournissent qu’une fraction minime de la production, tandis qu’un nombre relativement restreint de très grandes sociétés se taillent la part du lion. Dans chacun des grands Etats producteurs, les cinquante premières sociétés fabriquent de 65 à 95% du total ; leur part est encore plus forte pour les dépenses consacrées à la recherche et au développement.

Toutes les grandes firmes sont des multinationales, de telle sorte que ce sont toujours les mêmes sociétés que l’on retrouve en position de domination d’un marché national à l’autre. (...)

Une puissance commerciale inégalée
La puissance des grandes firmes sur le marché des produits pharmaceutiques (où elle sont en position de monopole) se traduit de diverses manières. Outre la concentration de la production, dont il a déjà été question, on observe par exemple une énorme discrimination peuvent les prix qu’elles pratiquent : elles peuvent imposer des tarifs différents selon la nature des consommateurs d’un comme pays, ou bien appliquer des prix variables d’un pays à l’autre, ou encore duits considérablement le prix des pro-vendus sous leurs marques (parfois de plusieurs milliers de pour cent) par rapport à ceux que demandent des firmes moins importantes pour des produits équivalents mais qui, eux, ne portent pas de marque (vendus alors sous leur nom générique). Les profits, déjà exceptionnels dans cette branche d’industrie — l’une des plus rentables du monde, — sont encore plus accusés quand il s’agit de sociétés en position de domination. (...)

Moins connues peut-être, les activités de commercialisation apportent une contribution tout aussi importante au développement de la puissance monopolistique. Ici intervient en premier lieu la nature particulière du marché des médicaments, où celui auquel appartient réellement la décision de consommer — le médecin — est un agent complètement distinct du consommateur – le patient – et de l’acheteur – le malade lui-même, ou l’Etat, ou un quelconque système d’assurance. Celui qui décide n’a aucune motivation pour économiser : c’est sur lui que l’entreprise pharmaceutique va concentrer tous ses efforts de persuasion. En second lieu, des sommes proprement stupéfiantes sont affectées à la promotion de la marque. (...)

Cette collusion de l’innovation technologique et de la promotion des ventes, organisée au bénéfice des multinationales qui dominent le marché, est si étroite qu’on ne voit pas comment réformer l’une sans toucher à l’autre ; c’est le dilemme auquel les pays en voie de développement se trouveront confrontés dans leur politique à l’égard de l’industrie pharmaceutique.

Efficacité douteuse

Selon des tests officiels effectués aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, de nombreux médicaments sont d’une efficacité douteuse (la proportion peut atteindre de 60 à 80 %). Pourtant, ils sont couramment prescrits. Une grande partie des marques brevetées présentent des produits dont la vertu thérapeutique n’est guère améliorée par rapport aux plus anciens. Pourtant, ils sont largement utilisés, sous la pression du système de commercialisation. Et leurs prix sont beaucoup plus élevés que leurs équivalents non brevetés, ou que d’autres médicaments antérieurs pratiquement de même effet thérapeutique. (...)