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Marie-Claude Saliceti
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le monde diplomatique
La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? Mérites et limites d’une « révolution » pragmatique
Septembre 2019
Article mis en ligne le 11 novembre 2019

« Beaucoup de chefs d’entreprise de l’agro-industrie ne vous le diront pas, mais ils reconnaissent en privé que leurs affaires n’ont jamais été aussi florissantes que depuis l’accession au pouvoir d’Evo Morales [en 2006]. » M. Isidoro Barrientos Flores, président du syndicat des petits producteurs agricoles de l’Oriente et proche du président bolivien, poursuit : « Le gouvernement a dû conclure un pacte avec le secteur agro-industriel de Santa Cruz [la riche capitale économique] à la suite de sa tentative de coup d’État, en 2008, lorsque la région a menacé de faire sécession. C’est l’une des raisons pour lesquelles les structures néolibérales se maintiennent dans le pays. »

Ces propos de M. Barrientos Flores illustrent la voie politique suivie par M. Morales. D’un côté, un objectif de redistribution des richesses par le biais d’un renforcement de la demande et du marché intérieur (lire « La gauche bolivienne a-t-elle enfanté ses fossoyeurs ? »). De l’autre, la volonté de ne pas susciter l’opposition d’acteurs économiques capables de menacer la stabilité du pays.

Une telle stratégie n’est possible que si l’accroissement de la richesse nationale permet à toutes les franges de la population de s’élever, bien que dans des proportions diverses. Cela a été le cas en Bolivie au cours des dernières années, ce qui contribue à expliquer la longévité au pouvoir de M. Morales, élu en 2006 et réélu deux fois depuis.

Emprunter une telle voie limite néanmoins certaines ambitions, comme les objectifs de justice sociale proclamés à l’origine par le premier président indigène d’Amérique latine et par son vice-président, l’intellectuel Àlvaro García Linera. Ce dernier plaide que la politique menée concourt à une « révolution marxiste », avant d’ajouter que ce processus de changement doit être « progressif et méthodique, afin de garantir son succès et sa pérennité ». Certains critiques estiment toutefois qu’après treize années de mise en œuvre, cette « révolution » frappe surtout par un pragmatisme qui perpétue l’ordre des choses autant qu’il le transforme.

La stratégie de conciliation de M. Morales s’illustre dans la modération dont son gouvernement fait preuve dans sa lutte contre l’économie informelle, qui représente 60 % du produit intérieur brut (PIB) et 70 % des emplois (1). Les commerçants et micro-entrepreneurs, qui, comme beaucoup de membres des classes populaires, ont porté M. Morales au pouvoir, ont commencé à prendre leurs distances avec lui lorsqu’il a souhaité encadrer leur activité dans le but de lutter contre l’informalité. Ils concèdent que l’État les a aidés — par exemple en construisant des routes qui leur ont permis d’accéder à de nouveaux débouchés dans le pays, renforçant ainsi, plus largement, le marché intérieur. Mais ils ne lui pardonnent pas de les considérer « comme des délinquants capitalistes qui vivent sur le dos du pays », expliquent-ils. La raison de leur mécontentement ? Le renforcement des contrôles fiscaux sur les marchandises. (...)

Comme le tissu économique bolivien repose sur les petites entreprises, qui contrôlent le marché, l’approvisionnement et la distribution de tout le pays (2), l’État risque beaucoup en engageant la lutte contre l’informalité. Mais il se priverait d’importantes rentrées fiscales et d’occasions de redistribution et d’investissement en y renonçant.

Tout en dénonçant la dimension corporatiste de ce genre de mobilisations, M. Eduardo Lohnhoff, fonctionnaire, estime qu’il faudrait, de manière générale, soutenir davantage l’activité locale de ces petites entreprises plutôt que de « passer son temps à aider les grandes », avec l’idée de faire faire un saut industriel et technologique à l’économie. Le fait que le pourcentage d’imposition des petites entreprises demeure supérieur à celui des grandes signifie selon lui que ces dernières bénéficient d’une « espèce de sauf-conduit » qui constitue une « inversion des valeurs ». Il conclut toutefois par cette observation : « Pour la stabilité du pays, il faut bien passer des accords avec les grandes sociétés. »

Le cas de la province amazonienne pauvre et isolée du Beni est particulièrement éclairant pour comprendre une action à double face, où le gouvernement ménage les grands exploitants agricoles tout en s’efforçant d’améliorer les conditions de vie et de travail des petits paysans, parfois encore réduits à la condition de péons. (...)

Mais l’accession à la tête du pays de l’ancien syndicaliste cultivateur de coca a également profité aux petits paysans — l’une de ses plus solides bases électorales —, notamment à travers diverses mesures leur permettant d’améliorer leurs exploitations. Ils ont reçu des machines agricoles, des tracteurs, des engrais, des semences et des animaux reproducteurs, tandis que l’État construisait — surtout dans l’Oriente — des systèmes d’irrigation, ainsi que des routes et des ponts leur permettant d’écouler facilement leur production sur les marchés. De façon tout aussi décisive, le gouvernement de M. Morales a créé en 2007 une « Banque du développement productif » grâce à laquelle les petits travailleurs et les producteurs agricoles peuvent emprunter facilement, à des taux bas et avec des modalités de remboursement adaptées aux cycles agricoles. (...)

en vertu d’une loi votée il y a cinq ans, les taux d’emprunt ont été divisés par trois dans l’ensemble des établissements bancaires pour les petits et moyens producteurs agricoles. De plus, « cette loi impose aux banques de consacrer au moins 60 % de leurs ressources à des crédits productifs ou destinés à la construction de logements sociaux ».

Le soutien au monde paysan ne se résume pas à des facilités matérielles. En créant l’Entreprise d’aide à la production d’aliments (Emapa) en 2007, le gouvernement a voulu stabiliser le marché intérieur des produits agricoles en achetant au meilleur prix la production des petits et moyens agriculteurs, forçant ainsi les agro-industriels à leur offrir des rémunérations plus justes. Pour le vice-président Àlvaro García Linera, « en fixant les règles du jeu, l’État établit un nouveau rapport de forces qui donne plus de pouvoir aux petits producteurs. La richesse est mieux redistribuée afin d’équilibrer la puissance du secteur agro-industriel. Cela génère de la stabilité, ce qui permet une économie prospère et profite à tout le monde ». (...)

Si ces mesures ont considérablement amélioré les conditions de vie et de travail des petits travailleurs et des exploitants agricoles, la grande réforme agraire promise, approuvée à travers un référendum par près de 80 % de la population en 2009, n’a jamais vu le jour. Elle devait pourtant « éradiquer » le latifundisme — le système des exploitations immenses — en réduisant la taille maximale des propriétés n’ayant pas de « fonction économique et sociale » à 5 000 hectares, le reste devant alors être réparti entre petits travailleurs agricoles et autochtones sans terre. En 2009, le gouvernement a scellé un pacte avec le secteur agro-industriel afin de mettre fin aux pressions de cette oligarchie, qui compromettaient jusqu’à la mise en place de la nouvelle Constitution. Il s’est contenté de régulariser la situation de nombreux indigènes et petits paysans en leur attribuant des titres fonciers pour les terres qu’ils exploitaient depuis de nombreuses années.

Quand on l’interroge sur cette stratégie de conciliation, M. Raúl García Linera, qui joue le rôle informel de conseiller à la vice-présidence, résume les choses ainsi : « Le gouvernement a adopté une attitude très pragmatique, bonne puisqu’elle fonctionne bien. Mais nous savons que c’est une chose de dire que les choses fonctionnent, et une autre de dire que la situation est idéale. Il n’y a pas eu de réforme agraire, mais nous avons obtenu une amélioration des conditions de vie, une régularisation des travailleurs, de meilleures conditions de production et une plus grande richesse pour le pays. Ça n’est pas rien ! »

Quid du fait que le pouvoir n’ait réformé ni le code du travail, ni la fiscalité, ni la loi sur l’héritage ? Il a « déjà traité des sujets très délicats. Il faut sans cesse négocier. La Constitution [votée en 2009] en est un parfait exemple. Il a fallu discuter avec la droite pour la faire approuver, en y intégrant ses intérêts. Le texte approuvé n’a rien à voir avec celui proposé par l’Assemblée constituante. Il y a un faisceau de forces en présence qu’on ne choisit pas, et on doit faire avec ». (...)

Le développement économique de la Bolivie a permis de financer plusieurs mesures qui continuent d’assurer une forte popularité au gouvernement : la Renta Dignidad (ou minimum vieillesse) pour les plus de 60 ans ; le bon Juana Azurduy (du nom de la révolutionnaire Juana Azurduy de Padilla, 1780-1862), qui assure la prise en charge complète des frais médicaux aux femmes enceintes et à leur enfant jusqu’à sa première année, afin de faire baisser la mortalité infantile ; le bon Juancito Pinto (du nom d’un enfant héros de la guerre du Pacifique, 1879-1884), une aide versée jusqu’à la fin du secondaire aux parents dont les enfants sont scolarisés, afin de lutter contre la désertion scolaire, ou, plus récemment (en mars 2019), le Système unique de santé (Sistema Único de Salud, SUS), qui offre à tous les Boliviens la gratuité des soins médicaux.

Cette perspective productiviste — qui fait office de « dépassement » des antagonismes sociaux — est clairement explicitée par M. Luis Arce, ministre de l’économie depuis 2006, parfois désigné comme l’architecte du modèle économique bolivien. « On ne redistribue pas la pauvreté : on redistribue la richesse, explique-t-il. La grande vertu du modèle économique productiviste mis en place par l’État, c’est que l’on fait grossir le gâteau à redistribuer aux Boliviens. » Reste à savoir jusqu’où il est possible de faire grossir la part du gâteau reçue par la majorité des Boliviens lorsqu’il faut que continue à croître celle d’une insatiable minorité.