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La vie « normale » à Gaza : franchir le checkpoint de Rafah
Article mis en ligne le 14 mai 2021

Entrer dans la bande de Gaza, ça se mérite. Le journaliste Frédéric Martel raconte.

VIES « NORMALES » DANS LA BANDE DE GAZA [1/5] – Coincée entre l’Egypte et Israël, la bande de Gaza, dense de 1,7 million de personnes, est presque hermétiquement close depuis la chute de Mohamed Morsi. Ses habitants se débrouillent tant bien que mal pour vivre sous le blocus. Et, entre espoir et résignation, ils suivent sur Internet les succès des « idols » arabes et les informations sur la crise égyptienne. Pour Slate, Frédéric Martel a passé plusieurs jours, fin juin, dans cet autre Etat de Palestine. Enquête. (...)

Le moment est arrivé. Elle va récupérer son passeport, avec le visa enfin validé. Ainsi, elle va pouvoir passer la frontière, sortir de la « prison » et retrouver la liberté. Son nom est hurlé par un policier égyptien, comme si elle était un animal, elle s’approche du guichet vitré, tenant la main de son mari. Le policier la regarde, mais murmure une phrase en arabe que je ne comprends pas. Visiblement, il n’est pas possible de lui rendre son passeport. Le mari, en colère, crie presque maintenant. « Hors de question », persiste le policier. Le mari échange quelques mots discrets avec sa femme ; elle porte le niqab. Il est visiblement hors de lui, mais il finit par dire à son épouse de s’exécuter. Les hommes tournent machinalement la tête, et mon voisin me dit d’en faire autant, en anglais. Nous ne devons pas regarder cette femme. Alors, timidement, maladroitement même, elle remonte le voile de son niqab devant le policier qui, seul, regarde maintenant son vrai visage. Il le compare à la photographie du passeport, lui dit, désinvolte, « shoukran » –merci en arabe– et lui rend ses papiers. La voici libre. Elle s’éloigne maintenant avec son mari qui, très en colère d’avoir dû accepter cette humiliation pour obtenir le visa, prononce encore quelques mots agressifs à l’encontre du fonctionnaire égyptien. Ils quittent rapidement le poste frontière de Rafah.

Pour un Palestinien, le terminal de Rafah est l’unique point de passage possible entre la bande de Gaza et le monde extérieur. Avec la frontière nord-coréenne, il est réputé parmi les plus difficiles à franchir au monde. Depuis la chute de Mohamed Morsi, il est devenu presque infranchissable. Quant aux étrangers, y compris les Egyptiens, ils ne peuvent quasiment pas l’utiliser.

L’accès est évidemment un peu plus facile pour un journaliste occidental. Il m’a fallu toutefois faire une demande trois semaines à l’avance auprès de l’ambassade d’Egypte à Paris afin d’obtenir un laissez-passer spécial du gouvernement égyptien pour franchir la frontière à Rafah. Par ailleurs, une demande similaire a dû être adressée au Hamas, qui gouverne Gaza, afin d’obtenir un visa palestinien pour entrer dans la bande de Gaza. (...)

Au Caire, il faut obtenir ensuite une lettre officielle, remise par le bureau de presse du gouvernement égyptien, qui se situe au siège de la radio-télévision d’Etat, au bord du Nil. Lorsque j’y suis allé, il y a une quinzaine de jours, à 10h00 du matin, le bureau venait juste d’ouvrir et le responsable officiel à l’accueil m’a dit tout de suite, dans un anglais approximatif, qu’il était interdit de se rendre à Gaza. Après une longue discussion, et plusieurs échanges avec différentes personnes, des femmes fonctionnaires plutôt bienveillantes mais sans véritable pouvoir de décision, on a retrouvé mon dossier. Et j’ai obtenu le laissez-passer. (...)

Il faut six heures de route pour se rendre au poste frontière de Rafah, lequel ferme vers 16h. Trop tôt donc pour franchir la frontière le jour même. Pas d’hôtel décent sur place. Il faut rebrousser chemin et trouver un hôtel à El Arish, une ville du nord-est du Sinaï. C’est une zone dangereuse. Une dizaine de check-points militaires se succèdent entre El Arish et Rafah. Des commandos mafieux bédouins, reliés au commerce de la drogue, à la vente illégale d’armes ou à des enlèvements de personnes, opèrent dans tout le Sinaï. La veille, un touriste étranger a été enlevé et assassiné ; plusieurs policiers ont subi le même sort (...)

Au retour, d’ailleurs, je serai stoppé, sur la route principale du nord du Sinaï, par l’un de ces commandos bédouins. Quelques cailloux sont placés sur la route, des hommes en armes filtrent la circulation et arrêtent les voyageurs. En fonction de leurs réponses, ils peuvent les laisser passer ou, s’ils remarquent la présence d’étrangers, ou de riches palestiniens transportant avec eux des objets de valeur, les piller de tous leurs biens, voiture comprise, sous le regard d’une trentaine d’enfants assis au bord de la route pour contempler le spectacle. (...)

Attendre, attendre, encore attendre (...)

En chemin, je tombe sur un « Duty free » et je n’en crois pas mes yeux –des cigarettes, des produits importés, quelques souvenirs, le tout bien mal fourni : on hésite à rire ou pleurer de ce magasin défiant toute imagination. (...)

Partout, des fils de fer barbelés, et de nombreux soldats qui montent la garde en arme –un char d’assaut est également posté à l’entrée mais, m’a-t-on dit, il est lui aussi démilitarisé. Deuxième portail noir à franchir, côté palestinien, et me voici dans la bande de Gaza.

En un instant, le réseau Vodafone de mon téléphone égyptien cesse de fonctionner. Le network est bien paramétré. (...)

Cinq heures après être arrivé au poste de Rafah, je peux définitivement franchir la frontière. Il est 14h. Je reçois un SMS en arabe :

« Soyez le bienvenu à Gaza. »

Il est signé : Jawwal.