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Marie-Claude Saliceti
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Basta !
Le Brésil au bord d’un coup d’Etat institutionnel
Article mis en ligne le 17 avril 2016

La présidente de centre-gauche Dilma Roussef pourrait être obligée de mettre fin à son mandat le 17 avril, si les deux tiers des députés votent sa destitution. Depuis plusieurs mois, une violente crise politique secoue le Brésil :

d’un côté, la droite réactionnaire, dont de nombreux élus sont impliqués dans des scandales de corruption, veut en finir avec treize ans de gouvernement du Parti des travailleurs. De l’autre, sans forcément soutenir l’action du gouvernement, de nombreux Brésiliens dénoncent une forme de coup d’Etat. Le journaliste Leonardo Sakamoto, lui-même cible de menaces de mort et de campagnes de diffamation, décrypte pour Basta ! la complexe situation politique brésilienne. (...)

La présidente du Brésil Dilma Roussef, élue en 2014, risque d’être destituée ce 17 avril. Les partisans de sa destitution doivent réunir les deux-tiers des voix (342 sur 513 députés) au Congrès national. Le résultat du vote sera connu dimanche 17 ou lundi 18 avril. 329 députés ont déjà annoncé publiquement qu’ils voteront la destitution, l’impeachment. Ce vote suit la décision d’une commission parlementaire spéciale de soixante-cinq députés qui a jugé légitime la demande de destitution de la présidente. Selon la presse brésilienne, sur les 38 députés qui se sont prononcés en faveur du processus de destitution, trente-cinq font l’objet d’investigations pour crime et corruption ! Parmi eux quatre sont impliqués dans l’affaire Lava-jato (« lavage express » d’argent), le scandale de corruption lié à l’entreprise pétrolière pétrolière, Petrobas, et les plus importantes entreprises de BTP du pays. Un énorme système de blanchiment qui permettait aux candidats et partis politiques de financer leurs campagnes électorales.

Si Dilma Roussef est destituée, elle sera remplacée par son vice-président, Michel Temer, membre du parti de centre-droit PMDB. Depuis quelques semaines, il a rejoint l’opposition favorable à la destitution. Rien assure qu’il restera au pouvoir, car il est lui-même visé par une procédure de destitution. Dans ce cas, la Constitution prévoit que c’est le président de la Chambre des députés qui assurerait la présidence. Il se nomme Eduardo Cunha et sera aussi jugé par la Cour suprême dans le cadre du scandale de blanchiment Lava-jato pour avoir reçu au moins cinq millions de dollars de pots-de-vin. Il est mis en examen pour corruption passive et blanchiment d’argent. En plus d’être cité dans la liste des Panama Papers, en tant que propriétaire d’une société off-shore suspectée d’évasion fiscale.

Paradoxe : Dilma Roussef n’est, elle, impliquée dans aucun scandale de corruption. Ceux qui veulent sa destitution l’accusent d’avoir masqué l’ampleur du déficit public de 2014, utilisant un tour de passe-passe comptable, les pedaladas fiscais. Une pratique pourtant courante pour les anciens présidents et les gouverneurs des États, qui n’a jamais mené à leur destitution, nous explique Leonardo Sakamoto. Journaliste, fin connaisseur de la vie démocratique brésilienne, Leonardo Sakamoto a créé Repórter Brasil, une association de lutte contre les formes modernes de travail esclave et qui défend les droits des travailleurs ruraux. (...)

Les manifestations contre la procédure de destitution se multiplient depuis quelques jours. Sans forcément soutenir le gouvernement de Dilma Roussef, de plus en plus de Brésiliens associent cette destitution à un coup d’État institutionnel, extrêmement dangereux pour l’avenir de la démocratie brésilienne. (...)

Au Brésil comme ailleurs, ces sont les classes populaires qui ont davantage besoin de l’État pour avoir accès aux soins ou à l’éducation. Les jeunes, qui ont été au cœur du mouvement social de 2013 contre l’augmentation des prix des transports, ne sont pour l’instant pas présents dans les rues, ni contre Dilma Roussef, ni en soutien, ou en faveur du respect des institutions démocratiques. Ils ne se sentent pas représentés par ces deux groupes, et estiment que ceux qui demandent la destitution seront pire que le gouvernement actuel. (...)
Pourquoi les gouvernements de Lula et de Dilma Roussef n’ont-ils pas réussi à combattre la corruption ?

Aucun gouvernement, depuis deux décennies, n’a réalisé une réforme politique réelle. Le Brésil et la démocratie ont pourtant grand besoin d’une reforme qui augmenterait les outils de contrôle des financements des campagnes électorales, et faciliterait la participation populaire et sociale. La seule avancée est la nouvelle loi qui interdit les financements des campagnes politiques par les entreprises. Ce financement a toujours constitué un instrument privilégié de corruption. Cette loi a été adoptée avec beaucoup de difficultés en 2015. L’autre problème est que la gauche brésilienne, lorsqu’elle a accédé au pouvoir, a adopté les méthodes politiques qu’elle critiquait auparavant : conclure des accords à tout prix avec d’autres partis, y compris les plus corrompus, pour disposer d’une majorité parlementaire. Et s’est de fait impliquée jusqu’au cou dans ces affaires de corruption. Ni Lula, ni Dilma n’ont détourné d’argent, mais leur parti, qui incarnait l’espoir du pays, a adopté des pratiques contraire à son discours.