Alors que les images de violences policières se multiplient, le ministre de l’intérieur tente de limiter la casse. Mardi, quelques minutes avant le début des manifestations, il a envoyé un SMS aux préfets, obtenu par Mediapart, pour leur recommander de faire « très attention » aux cortèges syndicaux et aux jeunes.
Le message, que Mediapart a pu consulter, dit ceci :
« Mesdames et messieurs les préfets,
Merci pour votre mobilisation. Ce matin cela s’est bien passé en général.
Merci de faire très attention en fin de manif : ne touchez en aucun cas au carré syndical. Ils s’en plaignent fortement (gaz lacrymo, intervention de la police…).
Attention aux jeunes bien sûr également.
Courage, j’ai confiance en vous !
Et bravo pour tout. Gérald Darmanin »
Pourquoi ces consignes de dernière minute ? Difficile de savoir ce que cela traduit, de la fébrilité d’un pouvoir cerné par les révélations de violences policières ou de la volonté du ministre d’afficher son discernement et la nuance de ses consignes. « En envoyant un SMS à une centaine de préfets, il sait que son contenu va fuiter », glisse en tout cas un de ceux qui l’ont reçu. De là à y voir une manière de se couvrir…
Pour Gérald Darmanin, qui lorgne la succession d’Élisabeth Borne à Matignon, l’enjeu de la période est éminemment politique : il s’agit d’exhiber sa fermeté et de se poser en garant de « l’ordre républicain »,une formule utilisée par Emmanuel Macron lui-même lors de son intervention télévisée, sans dépasser les limites de ce que l’opinion publique considérerait comme acceptable. (...)
Pleinement engagé dans ce qu’il estime être une « bataille de l’opinion », Gérald Darmanin multiplie ces jours-ci les interventions publiques et les effets de manche (...)
Le ministre de l’intérieur connaît toutefois les dangers d’une telle répression. La phrase d’un conseiller de l’exécutif dans L’Opinion a beaucoup circulé, celui-ci soulignant que la seule chose qui ébranlerait Emmanuel Macron serait « un scénario extérieur » comme « un mort dans une manifestation ».
À ce sujet, l’exécutif suit de près la situation des deux manifestants gravement blessés à Sainte-Soline (Deux-Sèvres), samedi, et dont le pronostic vital est encore engagé. Et il n’est pas anodin qu’aient fuité, sur Europe 1 et BFM TV, des informations classifiées sur le « profil » de S., le premier des deux manifestants, « fiché S » et « membre de l’ultra-gauche radicale » selon les deux médias.
Aux préfets et préfètes, lundi, Gérald Darmanin a dit son « inquiétude » face à la situation et souligné la nécessité de surveiller les médias et les réseaux sociaux. « Préparez la guerre des images », a dit en substance le ministre, demandant de « filmer au maximum » l’action des forces de police et de gendarmerie pour être prêts à « répliquer ». Une réponse à la diffusion massive, depuis dix jours, de vidéos de violences policières dans les mobilisations. (...)
Gérald Darmanin craint que la répression à l’égard des organisations syndicales n’entache son image et celle du chef de l’État. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la consigne de ne toucher « en aucun cas » aux carrés syndicaux des différents cortèges.
Lors de la dernière journée d’action, jeudi 23 mars, les organisations syndicales avaient dénoncé l’utilisation par la police de gaz lacrymogènes à leur égard. (...)
La même prudence est à l’œuvre avec les mouvements de jeunesse. Une note des renseignements révélée lundi par Le Parisien prévenait l’exécutif : « Le sujet de la répression et des violences policières, largement repris par des élus et dans de nombreux médias, pourrait cristalliser la colère des jeunes. Ils pourraient alors être beaucoup plus nombreux à prendre part aux actions initiées le 28 mars. »
C’est en réponse à cette inquiétude que le ministre de l’intérieur a enjoint au corps préfectoral de faire « attention aux jeunes » ce mardi. La veille, déjà, il leur demandait de ne prendre aucun risque en cas de mobilisation lycéenne ou étudiante. (...)