recherche féministe nord-américaine et/ou anglo-saxonne a largement investi le champ des études juridiques ou criminologiques, interrogeant notamment, dans le cadre de débats théoriques ou de travaux empiriques, la question du contrôle pénal des femmes et la façon dont ce contrôle agit de façon différentielle selon le sexe, au regard de normes de genre (Parent, 1992,1998 ; Mary-Portas, 1996). Devant une telle abondance de publications, on ne peut qu’être frappé par le silence de la sociologie française quant au sexe des individus surveillés et contrôlés. La sociologie carcérale est à cet égard significative. Outre quelques recherches spécifiques sur les prisons de femmes (Rostaing, 1997) ou sur la « criminalité féminine » (Cario, 1992,1999), les sociologues se contentent le plus souvent du constat d’une population carcérale à très large majorité masculine. Et si certains notent que la variable sociologique la plus discriminante en matière de prison est assurément le sexe (Combessie, 2001,31), cette assertion n’en demeure pas moins lettre morte.
Le présupposé universaliste du droit pénal a été remis en question par des analyses en termes de classes sociales et de race, mais il apparaît, en France, particulièrement rebelle à toute analyse sexuée On peut pourtant s’interroger sur l’intérêt, pour une sociologie critique de la déviance, d’introduire le genre comme une question dans la régulation des systèmes de contrôle(Perrot, 2002,12), notamment en portant l’analyse sur le traitement pénal et carcéral réservé aux femmes « délinquantes ». Ou encore : en quoi les catégories de sexe et de genre sont-elles utiles pour élargir les perspectives sur la déviance ?
2
En interrogeant essentiellement l’expérience masculine, les études sur la réaction sociale se sont le plus souvent centrées sur les sphères carcérales et pénales. Et inversement, en considérant exclusivement ces espaces, les chercheurs ont contribué à écarter la question des femmes. L’occultation de la dimension sexuée du système de répression pénale fait ainsi apparaître une sociologie de la déviance pénalo-centrée et une acception restrictive du concept de contrôle social, limitée à la réaction pénale (Chantraine, 2004a, Carrier, 2006). L’analyse de la situation des femmes incarcérées invite au contraire à s’orienter vers d’autres espaces et formes de stigmatisations et de contrôle social visant « spécifiquement » les femmes. Les femmes sont jugées déviantes au regard d’autres normes, en deçà de la norme légale et en amont ou à côté de la sphère pénale. Il s’agit de prendre en considération les institutions parapénales qui contribuent à « préserver » certaines femmes de l’incarcération, en produisant des figures (féminines) de la déviance, notamment autour de la question de la maternité. On est ici face à une déviance non criminalisée, invisible et invisibilisée, qui se manifeste dans d’autres sphères du droit comme celles du droit civil et du droit social quand ils touchent à la famille et à la protection sociale. Ce détour permet de mieux comprendre la situation des femmes détenues : l’incarcération, pour la majorité des femmes, constitue une expérience hors normes, en même temps qu’elle cristallise un certain rapport social de sexe.
Ainsi, j’aimerais développer l’idée que partir de cette marge – les femmes incarcérées –, est un moyen d’interroger le centre et de saisir en quoi, s’il faut penser la prison en lien avec l’ordre social, il faut également et conjointement la penser en lien avec l’ordre sexué et les normes qui lui sont liées. (...)
Les prisons de femmes, les politiques pénales et les trajectoires de détenues seront au cœur de cet article, mais il s’agira également de franchir les limites du pénal pour interroger ses frontières afin de comprendre comment le contrôle social réservé aux femmes s’actualise entre prison, justice et travail social, instituant et sanctionnant des rôles sexués. (...)