
Les annonces faites par le ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, vendredi 21 mai, étaient très attendues : elles dessinent à quel type d’agriculture iront les milliards de subventions européennes à partir de 2023. Mais elles ont suscité l’ire des défenseurs de l’environnement, qui ne voient dans ces arbitrages aucun encouragement à aller vers une agriculture plus écologique.
Le désaccord porte d’abord sur la forme. « Ces arbitrages sont le fruit d’une longue période de concertation et d’un débat public », a affirmé le ministre. Il s’est également félicité que la France ait pu éviter une baisse du budget de la PAC au niveau européen. Les ONG dénoncent au contraire un manque criant d’écoute. La Plateforme pour une autre PAC assure avoir demandé à six reprises des rendez-vous avec le ministre. Ils n’ont finalement pu le rencontrer que jeudi 20 mai au soir, soit la veille des annonces. (...)
Un gouffre d’incompréhension qui se retrouve sur le fond. Alors que ces organisations demandent une profonde évolution de la PAC, considérée comme injuste parce qu’elle privilégie les grandes surfaces plutôt que l’emploi et est très peu favorable à l’agroécologie, Julien Denormandie a répondu en mettant en avant la stabilité des aides aux revenus des agriculteurs. Un choix fait, explique-t-il, afin que les agriculteurs puissent investir sereinement. Il a donc assuré qu’aucun département ne verra les aides qui y sont distribuées varier de plus de 4 %. (...)
« Encore 30 % des agriculteurs ne reçoivent quasiment rien de la PAC », a dénoncé Mathieu Courgeau, paysan et président de la plateforme, pour souligner cette exigence de meilleure répartition. « La PAC française est une des plus redistributives de l’Union », estime de son côté le ministre. (...)
Mais le ministère entend toucher le moins possible à ce qui fait la plus grosse partie des aides de la PAC : celles indexées sur le nombre d’hectares. Les ONG auraient au contraire souhaité que ces subventions à la surface soient revues et qu’une partie de l’enveloppe soit redirigée vers des aides plus qualitatives, liées aux mesures dites « agroenvironnementales » mises en place par certaines fermes.
Par ailleurs, ces aides sont historiquement inégalement réparties (...)
Cet arbitrage a en revanche satisfait la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), qui salue « des engagements importants pour la stabilité du revenu des agriculteurs ». Une réforme des aides à l’hectare aurait retiré des aides perçues par les grands céréaliers, très représentés dans le syndicat. Ces céréaliers avaient d’ailleurs manifesté début avril, contre une possible baisse de leurs subventions. Ils ont été entendus. (...)
La conversion au bio en danger
L’autre gros point de désaccord concerne les aides au bio. « L’aide à la conversion augmente de 250 à 340 millions d’euros par an », assure M. Denormandie. Certes, mais la Fnab (Fédération nationale de l’agriculture biologique) souligne que cela cache la disparition de l’aide au maintien. Car, après les cinq premières années, les agriculteurs bio ne peuvent plus prétendre recevoir l’aide à la conversion, et l’aide au maintien prenait le relais. (...)
Pour certaines fermes, cette décision signifie des pertes d’aides allant jusqu’à 66 %, a calculé la Fnab. (...)
La Fnab craint que cette décision décourage de nouvelles conversions vers la bio. « J’ai déjà trois coups de fil de conseillers agricoles, dans des zones céréalières, qui me disent que dans leurs secteurs, il va y avoir des déconversions », avertit Loïc Madeline.
Les annonces ont également porté sur des aides plus spécifiques. Ainsi, celle sur les protéines végétales va doubler. Une façon d’inciter à en produire en France, plutôt que d’importer du soja favorisant la déforestation en Amazonie. Pas mal, « mais il faudrait en parallèle réfléchir à comment diminuer ces importations, qui servent avant tout à nourrir les élevages industriels », souligne Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération paysanne. (...)
Mais les arbitrages annoncés ne sont pas encore figés. « On est prêts à revenir à la table des négociations si le gouvernement évolue », assure Nicolas Girod. Il reste en effet quelques étapes : les choix de la France doivent être formalisés d’ici au début de l’été, puis être évalués par l’autorité environnementale à l’automne 2021, et remis à l’Union européenne avant la fin de l’année.