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Marie-Claude Saliceti
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Entre les lignes, entre les mots
Le travail domestique : des logiques prégnantes pour les femmes
Annie Dussuet1 Texte présenté en 1999
Article mis en ligne le 3 juillet 2018
dernière modification le 2 juillet 2018

Je voudrais donc montrer ici que le travail domestique est important pour les femmes. D’abord bien sûr parce que ce sont surtout elles qui le font, mais aussi parce qu’il est structurant dans la place que les femmes occupent dans la société en général, y compris dans l’espace public, en particulier professionnel.

Qu’est-ce que le travail domestique ?

Cette question peut paraître triviale : tout le monde sait que cela veut dire passer l’aspirateur, repasser, faire la cuisine et la vaisselle, etc. Mais cette approche énumérative est insuffisante, d’abord parce qu’elle oublie toujours certaines tâches comme emmener les enfants à l’école, surveiller leurs devoirs, ou bien encore trier le linge et prévoir plusieurs tournées de machines, faire les courses en ayant en tête ce qui reste dans le frigo, les menus des jours à venir, etc.

Il me paraît donc préférable de partir des caractéristiques communes à toutes ces tâches, à savoir qu’elles sont réalisées pour assurer le bien-être des membres du foyer et cela gratuitement. Le travail domestique est donc un travail non rémunéré. Cette gratuité entraîne sa non-reconnaissance. Ne dit-on pas couramment des femmes au foyer qu’elles « ne travaillent pas » ? Plus officiellement, les économistes et statisticiens parlent d’« inactives », considérant que les femmes qui ne réalisent « que » des tâches domestiques ne participent pas à la production de richesses. Pourtant, ces tâches domestiques sont bien utiles : si elles n’étaient pas effectuées gratuitement, il faudrait acheter à l’extérieur des biens ou des services pour les remplacer.

Ce travail non reconnu est réalisé pour l’essentiel par les femmes. Même si on parle beaucoup du partage des tâches dans le couple, même si les publicités tendent à montrer de jeunes hommes maniant avec dextérité la machine à laver ou jouant les papas poules, les enquêtes sur le terrain montrent que les choses changent très peu, que le temps passé par les femmes au travail domestique est beaucoup plus important que celui des hommes. Encore ne s’agit-il pas pour eux des mêmes tâches. Autrement dit, on a toujours affaire à une division sexuée des tâches, l’essentiel des tâches domestiques étant des tâches « féminines », au sens où elles sont principalement réalisées par les femmes et considérées comme faisant partie du rôle féminin, appartenant à la définition de la féminité.(...)

Des logiques domestiques…

Face à la permanence de cette répartition des tâches, on peut s’interroger sur ce qui la perpétue. Pourquoi les femmes effectuent-elles le travail domestique ? Pourquoi même semblent-elles parfois ne pas souhaiter le partage ? (...)

en cuisinant, en époussetant, en lavant le linge, en prenant soin des enfants, les femmes font bien autre chose que simplement maintenir la vie. Elles instaurent, ou plutôt reproduisent un ordre social dans lequel elles se situent elles-mêmes en tant que fille, épouse, mère. C’est dire que le travail domestique n’est pas seulement créateur de richesses matérielles mais qu’il est aussi porteur de fortes valeurs symboliques(...)

Cela explique sans doute pourquoi il est si difficile de trouver des substituts au travail domestique car cette fonction symbolique est liée à la personne qui exécute les tâches. Les mêmes gestes effectués par d’autres n’ont pas la même efficacité et peuvent même se révéler nuisibles. Par exemple, les nourrices « trop maternelles » qui mêlent aux soins matériels aux enfants qui leur sont confiés une composante affective trop grande ne sont pas appréciées des mères. C’est parce que c’est cette femme-là qui l’exécute qu’il a cette valeur… et cela représente une contrainte majeure pour les femmes.

Malgré cette importante fonction symbolique, le travail domestique n’est pas porteur de reconnaissance sociale. Il est au contraire dévalorisé. Trois mécanismes sont repérables qui fondent cette dévalorisation.(...)

Tout d’abord, le travail domestique est largement invisible. (...)

Une deuxième raison est qu’une partie essentielle du travail domestique est réellement invisible puisqu’il ne s’agit pas d’une occupation matérielle mais d’une « préoccupation ».(...)

La préoccupation domestique, c’est aussi la nécessité pour les femmes d’« être organisées », c’est-à-dire de maîtriser le temps par la planification des tâches. Enfin, ajoutons à tout cela que les femmes elles-mêmes s’ingénient à cacher leur propre travail domestique (...)

Le troisième mécanisme, que j’appelle l’élasticité du travail domestique, repose sur le caractère « multitâches » du travail domestiqu(...)

Enfin, il semble impensable de ne pas « choisir » les tâches concernant les enfants, le plaisir intrinsèque à ces tâches en paraissant même une composante obligatoire. Le caractère contraignant du travail domestique est ainsi euphémisé par la mise au premier plan de la notion de « choix » : si les tâches sont « choisies » c’est parce qu’on aime les effectuer… et dans ce cas, il devient illégitime de parler de… travail !

Et c’est ainsi, à mon sens, la principale manière dont le travail est dévalorisé : il est indicible comme « travail » ; on ne peut pas le nommer comme tel.(...)

Faire surgir dans ce cadre la tâche culinaire comme labeur, en révéler la pénibilité éventuelle et le caractère contraignant aboutirait à détruire ces liens. Les femmes ne voient guère ce qu’elles auraient à y gagner. Les conséquences de ce non-dit sont pourtant fondamentales puisque cette impossibilité de nommer le travail domestique débouche sur son exclusion de tout calcul(...)

Cet « oubli » fait alors apparaître le travail domestique des femmes comme « rentable » et renforce l’obligation de l’effectuer.

L’ensemble de ces processus de négation se traduit donc par la disparition comme tel du travail domestique. Invisible, facultatif, le travail domestique ne peut même pas être « dit » comme travail. Dévalorisation suprême : ce travail n’existe pas !

Quelles sont les conséquences pour les femmes de cette « disparition » ? (...)

À mon sens, cette dévalorisation participe à l’établissement d’un rapport de domination entre les sexes. Car cette négation débouche sur un renforcement de l’assignation des femmes au domestique, sur leur « disponibilité permanente (...)

les femmes sont conduites, par la dévalorisation du travail domestique, à entériner par leurs propres raisonnements, par leurs propres actions, le rapport inégalitaire dans lequel elles se trouvent et ainsi à le pérenniser. (...)

Dès lors que le travail domestique n’est pas un vrai travail puisqu’on « aime bien le faire », qu’il est facultatif, puisqu’on peut choisir de faire ou pas certaines tâches et… qu’on est seule à le voir, comment et pourquoi s’engager dans une lutte pour le partage des tâches avec le conjoint, qui ne peut que déboucher sur une situation conflictuelle ?(...)

En bref, si le travail domestique est si peu important, s’il n’a pas de valeur, il y aura toujours de « bonnes raisons » pour que les hommes ne participent pas, pour ne pas acheter telle ou telle machine, pour refuser une décharge de ce travail en général, pour ne rien changer donc et pérenniser l’assignation des femmes au domestique.(...)

Cette situation a aussi des répercussions dans le domaine professionnel : les hommes et les femmes s’y trouvent en effet en situation fort différente.(...)

Lorsque les femmes, malgré tout, réclament et obtiennent des « aménagements » des situations de travail leur permettant de satisfaire parallèlement aux contraintes domestiques, ceux-ci sont considérés comme nécessités par des « spécificités » féminines n’ayant aucune légitimité dans le cadre professionnel (le travail domestique étant sans valeur). (...)

Il est donc nécessaire d’analyser conjointement travail domestique et travail professionnel, dans la perspective d’une division sexuelle globale du travail, afin de mettre en évidence les enjeux des transformations de l’organisation du travail salarié (qui affectent hommes et femmes différemment), mais aussi ceux des politiques familiales, sociales, fiscales qui, à travers l’assignation des femmes au travail domestique, affectent aussi leur rapport à l’emploi.