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Marie-Claude Saliceti
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« Les Gilets jaunes m’ont apporté une paix intérieure et un gros bordel dans ma tête »
Article mis en ligne le 20 avril 2019
dernière modification le 17 avril 2019

« Gilets jaunes, quel est votre métier ? – Ahou ahou ! », répond à pleine gorge ma mère en tête de cortège de la manifestation toulousaine, ce samedi d’Acte XVIII. Quelques minutes plus tard, je l’entends gueuler le sourire aux lèvres : « Il fait beau, il fait chaud, sortez les canons à eau... » Et quand on passe devant les CRS qui gardent farouchement l’entrée de la Chambre de commerce, elle beugle sourcils froncés : « Tout le monde déteste la police ». OK. Il y a quelque chose qui a bougé. Et ça a l’air sacrément profond. Entretien.

Je n’aurais jamais pensé me retrouver là, au côté de ma mère, environnée de beaux jets de canettes. Le mouvement des Gilets jaunes est passé par là : un rouleau compresseur pour elle, qui n’a jamais fait partie d’un syndicat ou d’un parti politique, mais surtout un joyeux bordel dans sa tête. C’est beau à voir et j’ai envie d’en parler avec elle. Parce qu’il n’y a pas que sur les ronds-points que les langues se sont déliées, mais aussi dans la vie intime, avec les amis et... ma mère. Questions et réponses.
***

Le mouvement des Gilets jaunes commence le 17 novembre par un blocage des ronds-points. Comment tu le vois au début ? Pourquoi décides-tu d’y prendre part, alors qu’à 58 ans tu n’as jamais manifesté ?

« Comme beaucoup de monde, je n’ai pas pris tout de suite la mesure de ce qui se passait. Je voyais surtout une lutte pour le pouvoir d’achat. une lutte importante pour les gens pour qui un euro, ça compte, mais je ne m’y retrouvais pas complètement. Je me disais qu’on allait leur lâcher trois pièces et que tout le monde rentrerait à la niche. Très vite, les revendications sont allées bien plus loin que le carburant, si bien que pour la première fois de ma vie, j’ai décidé de descendre dans la rue car quelque chose de profond était en train de se jouer. »

Comment s’est passée ta toute première manifestation ?

« Ça a été une vraie révélation. Jamais je n’aurais pensé que ça pouvait faire autant de bien de sentir cette chaleur, cet esprit de résistance collective. Lors de ma première manif, le 8 décembre à Marseille, je débarque toute seule. Je fais d’abord un bout de la Marche pour le climat et je converge ensuite avec les Gilets jaunes. C’est très festif, je m’éclate. Et puis je me retrouve devant le commissariat de Noailles avec l’impression que c’est la guerre. Je n’avais jamais vécu de scènes d’émeutes et je n’en mesurais absolument pas les risques.

Désormais, ça fait dix-huit samedis que je manifeste. Malgré les violences policières et la peur, je ne peux pas quitter ces marches. J’aurais l’impression de trahir. Je vois tous ces gens tellement courageux, résistants, et je ne peux pas imaginer que tout le monde rentre à la maison parce qu’on nous aura lâché un peu moins d’impôts... (...)

des centaines de revendications convergent. Jusqu’ici, chacun était dans ses galères, ses souffrances, ses fins de mois difficiles, sa colère. On a désormais pris conscience de notre force et de la légitimité de notre parole. »

Qu’est-ce qui fait que toi, venant plutôt de la classe moyenne, tu te reconnais dans les revendications

des Gilets jaunes ?

« J’ai l’impression d’avoir touché du doigt une réalité dont je n’avais qu’une vision théorique. Évidemment la précarité me parlait déjà, mais j’ai l’impression de la comprendre davantage maintenant, en lisant des témoignages de gens qui racontent leur quotidien et en faisant des rencontres chaque semaine en manifestant.

Dans une conversation courante, on se demande ce qu’on fait comme boulot. Dans les manifs Gilets jaunes, ce n’est pas le cas. On se fout d’où tu viens, de qui tu es, de ce que tu fais dans la vie. C’est tellement bon de répondre “Ahou Ahou” quand on te demande quelle est ta profession. Et puis, il y a une gentillesse et une solidarité extraordinaire. » (...)

Je me suis retrouvée à plusieurs reprises dans des situations extrêmement tendues. Dénuée d’expérience, j’avais très peur, j’étouffais. Mais il y a toujours cinq ou six personnes qui font gaffe à toi. Qui te voient affaiblie et qui viennent te parler, prendre soin de toi, te mettre du Maalox sur le visage. Des jeunes, des moins jeunes et pas forcément des street medics. une fois, sur le pont Neuf, un jeune homme est venu me dire que ma capuche était mal ajustée et que s’il y avait un jet de lacrymogènes, le palet pouvait se coincer dedans. Il m’a simplement retourné la capuche et m’a souhaité une bonne manif. » (...)

Les plus odieux, ce sont ceux de la Bac. On dirait qu’ils y prennent du plaisir. Avant d’avoir vu des chiens enragés courir après des gens, tu ne peux pas imaginer que ce sont des chiens enragés. Quelle gloire à aller sauter sur un jeune à dix contre un, à le tabasser, à l’humilier en lui mettant la chaussure sur la gueule ? Je comprends mieux maintenant la haine que ressentent les gens dans les quartiers populaires. Eux qui les ont sur le dos depuis des dizaines et des dizaines d’années. »

Comment te positionnes-tu par rapport aux pratiques plus émeutières qui sont présentes dans ces manifestations Gilets jaunes, particulièrement à Toulouse et à Paris pour l’acte XVIII ?

« Je n’avais jamais cautionné la violence avant les Gilets jaunes. Mais dès ma deuxième manifestation, quand j’ai vu les flics ouvrir le canon à eau sur des gens assis dans la rue, c’était fini pour moi. La violence est de leur côté. Pour moi, ça a été une prise de conscience énorme.

Il y a aussi des choses plus joyeuses. J’adore par exemple voir des gens taguer des slogans lors de ces manifestations. Sur ça aussi, j’ai évolué. C’est de la poésie urbaine, c’est pertinent. (...)

Et puis voilà, merci les Gilets jaunes, vous m’avez permis de lâcher, de prendre du recul. Quand les collègues me demandent : “Comment tu vas aujourd’hui ?”, je réponds que mon corps est là et qu’il va bien. J’y trouve encore un peu de sens parce que mon boulot c’est d’aider des étudiants en reconversion. Certains sont dans la galère, notamment pas mal de mères de famille qui reprennent les études. Mais à l’heure actuelle, j’ai vraiment la tête ailleurs. » (...)

Comment envisages-tu la suite du mouvement ?

« Les Gilets jaunes occupent les trois quarts de mon cerveau. Il me reste pas grand chose pour le reste ! Je suis à la fois très inquiète et remplie d’espoir. Pour la première fois, je me dis qu’il peut se passer quelque chose. On est dans l’utopie la plus complète, mais on n’a plus le choix : il faut renverser le système capitaliste. Il faut arrêter de mettre les valeurs travail et rentabilité au centre de l’Homme. Malheureusement on est dans un vide idéologique intersidéral et je ne vois rien qui nous permettrait de nous échapper de ce qu’on connaît à l’heure actuelle. Ou alors, il faut que j’apprenne et que je lise.

Le mouvement des Gilets jaunes a changé ma vie en profondeur. Il m’a apporté à la fois une paix intérieure extrêmement agréable – et un gros bordel dans ma tête. J’ai parfois même l’impression que mon cerveau va exploser parce que j’ai trop de choses à apprendre en si peu de temps.